Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé

Les cancans de Caen.
Courir le long du chemin enchanteur de la Vallée de la Lude. Respirer l'odeur suave des fleurs de pruneliers après la pluie. Entendre le ramdam des merles affairés dans les taillis serrés.
Ces pensées suffisent à Odile pour démarrer un énième jogging. Son dernier.
Ce lundi de Pâques, la découverte de son corps encastré dans les rochers de Carolles retentit comme une traînée de poudre, se propage bien au-
Sa mort a fait « la une » des quotidiens régionaux. La première page du journal de La Manche Libre titre en gros caractères « Jogging mortel à Carolles », Ouest-
Depuis, les détails de l’affaire alimentent toutes les conversations, alternent entre accusation, compréhension, bienveillance et compassion. …. « quelle horreur : sa tête fracassée contre la Chaise du Diable » …. « Les sauveteurs, n’ont rien pu faire… ».
La fatalité de notre fragile existence resurgit immanquablement : « Mauvais jour, mauvais endroit » …. « 60 ans, c’est trop jeune pour mourir »…. « 60 ans, c’est déjà bien ! C’est déjà une chance d’arriver en forme jusque-
« Ses aboiements sourds et insistants, ont intrigués son maître » …. « C’est grâce à Filou, qu’il a pu repérer les deux petits points Fuchsia en contrebas du chemin »…. « le fuchsia, c’est la couleur de ses deux baskets restées solidement accrochées aux pieds de son corps démantibulé, désarticulé…. » ….. « Pieds en l’air-
La mort, la mort d’Odile Lenormand, ses baskets Air Fuchsia à plaque carbone de haute technologie, le Rocher du Diable commencent à « faire légende » dans une contrée qui n’en manque point.
Mais, il semble plus rationnel de retenir que les sols instables détrempés par les pluies diluviennes de ses dernières années, avaient eu raison de son corps sportif, entretenu avec une méticulosité extrême.
C'est une bâtisse de pierre recouverte de lierre et de glycine. La grille d'entrée est en fer forgé et grince à chaque fois qu'on l'ouvre. La maison est entourée d'un jardin clos, comme un jardin de curé. Quelques arbres fruitiers subsistent : des pommiers et un cerisier.
La porte d'entrée de la maison est ouverte et donne sur un couloir recouvert de tommettes rouges bien cirées. Il sépare le salon salle à manger d'un côté et de l'autre la cuisine aux meubles rustiques qui sentent la cire d'abeilles.
Au fond du couloir mal éclairé, un large escalier dont les marches grincent mène à l'étage, aux chambres.
Le lendemain des obsèques de leur mère Odile Lenormand, morte subitement et bêtement (elle faisait son jogging hebdomadaire et elle a chuté des Falaises de Carolles), les 3 sœurs, Sidonie (30 ans) nonne au Carmel de Bayeux, Aglaé (25 ans) mercière à Renouville, accompagnée d'Armand (33ans), son jeune chaste et récent compagnon, et Roberte (20 ans) étudiante en cinéma et arts du spectacle à Lyon sont réunies autour d'un café servi sur la vieille toile cirée de la cuisine. Elles sont là pour discuter du devenir de la maison familiale.
Elle aurait pu rester dans l'indivision, chacune venant à l'occasion profiter des lieux de son enfance.
Aglaé d'ailleurs fait part de sa grande envie de conserver la maison, mais c'est alors que Sidonie, la nonne, jette un froid : Sa Congrégation entendrait bénéficier de sa part d'héritage. Elles décidèrent donc, à grands regrets, de procéder à la vente et vider les lieux, de se défaire des biens d'Odile.
Il faut d'abord trier les papiers et les nombreux documents.
On ouvre le secrétaire d'Odile. Une montagne de documents se libère. On les entassent sur la table. Un coffret en précieux bois d'ébène, fermé à clé, se trouvait noyé sous cette montagne de papiers. Une étiquette est accolée au dos du coffret "A n'ouvrir qu'après mon décès". Mais où est la clé ? On cherche, on fouille, et accrochée sur le côté du secrétaire, on trouve la clé. Que vont-
Aglaé procède à l'ouverture du précieux coffret. Apparaît alors un cahier à spirales sur lequel Odile a écrit d'une belle écriture de jeune fille "ma vie, mon histoire, mes secrets..."
Lecture du cahier par Aglaé :
"Je suis Odile Lenormand, je suis née le 9 mai 1945.
Jusqu'au jour de mes 16 ans, j'ai vécu l'enfance heureuse d'une gamine normande entre Cabourg et Ouistreham, Toute cette côte était en reconstruction après les dégâts du débarquement.
1961, le bal du 14 juillet à Cabourg, nous y étions avec mes parents. Je m'amusai avec mes amies, Marie, Jacqueline, Monique, Françoise…
Nous dansions comme des folles dans nos jupes plissées qui, à chaque pirouette ou valse un peu rapide, laissaient entrevoir le bas des jarretelles que nous portions pour la première fois. Finalement de jeunes garçons nous invitèrent à danser en couple avec eux, valses, tangos, pasos, javas, défilèrent.
Je me suis retrouvée avec un beau jeune homme, guère plus âgé que moi, au prénom si bizarre que je ne m'en souviens plus et pourtant je devrais...
Il m'a littéralement retourné la tête, c'est avec lui que j'ai le plus dansé, y compris les premiers rocks que nous entendions. Premier slow : "Only you", celui-
A la mi-
En 1961, être enceinte à 16 ans, ça ne se fait pas, surtout sans papa, je n'ai jamais revu le bel inconnu du bal. On fit tout pour que rien ne transparaisse.
1er Avril 1962, On me fit accoucher anonymement dans un hôpital parisien et j'abandonnais (par obligation) ce petit garçon qui portait au milieu des reins un grain de beauté hérité du papa. J'ai tout fait pour le retrouver et le revoir, mais en vain.
En 1967, j'ai 22 ans, j'ai quitté la Normandie, je vis aux États-
En 1969, je participe à la grande fête de l'ile de Wight, c'est là dans la folie musicale que je te fabrique Aglaé. Tout comme Sidonie, ton père ne te reconnaît pas, de ce fait toi aussi tu portes mon nom et toi aussi, tu as hérité de ton père un grain de beauté sur ta fesse droite.
En 1974, je suis revenue en France, j'ai fait connaissance d'un homme délicieux sur le plateau Larzac où je me suis rendue pour soutenir les agriculteurs qui défendaient leurs terrains contre l'extension d'un camp militaire. Là encore, dans la folie d'une chaude nuit d'été, je me fais de nouveau féconder. C'est toi Roberte qui a été fabriquée cette nuit-
Après la naissance de Roberte, j'ai décidé de vous élever toutes les trois et de ne me consacrer qu'à vous.
Je ne vous ai jamais raconté les circonstances de vos conceptions, mais je veux que vous le sachiez et surtout que vous avez, quelque part dans le monde, un frère que je neconnais pas."
Un long silence règne dans la pièce après cette lecture.
Les sœurs hébétées se dévisagent, Aglaé est la plus sidérée des trois.
Elle, elle scrute le visage d'Armand. Il est livide. Il sait qu'il est né à Paris le 1er Avril 1962, qu'il porte au milieu des reins un grain de beauté. Elle, elle a compris qu'ils ne se marieront jamais.

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