Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
Musée : 31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne I Horaires : mercredi et samedi après-midi de 14H00 à 17H00
Mise à jour janvier 2026 l 06 14 48 09 99 l musee-emile-jean@gmail.com
Le créateur des Arts incohérents ou les vies de Jules Lévy.
Il est des rencontres qui réjouissent l’âme et celle de Jules Lévy en fut une pour moi. Travaillant sur l’histoire de Villiers-sur-Marne, je découvris qu’il avait créé la bibliothèque municipale en 1931. Tourneur de pages et lecteur impénitent, il n’en fallut pas plus pour exciter ma curiosité, d’autant plus que je venais de lire dans une information de 1896 qu’il existait une bibliothèque scolaire fondée le 9 novembre 1879 et qui renfermait 211 ouvrages ! Alors, en 1931 pas de bibliothèque ? Les adultes ne lisaient-ils pas ? En 1929, une commission « bibliothèque municipale » avait été actée, mais l’affaire traîna, jusqu’à la prise en main du problème par Jules Lévy. Qui était cet homme ? Son grand-père de religion juive avait fui Sarrelouis (Sarre) en 1815, désormais prussienne, et marché sans ba-gage mais avec détermination jusqu‘à Paris. Son père occupa un poste important à la Librairie Hachette, il le fit entrer, Jules partit, se fit éditeur, mais ce n’était pas non plus sa voie. Il était un farouche indépendant et décida de céder à ses penchants pour les arts et les lettres.
Paris, après la terrible guerre contre la Prusse et le siège de 1870/71, bouillonnait d’envie de liberté malgré les privations. Et Lévy sans doute plus que les autres.
C’est avec enthousiasme qu’il rejoignit de jeunes artistes, regroupés autour d‘un certain Goudeau, pour créer le cercle des « Hydropathes » en 1878. Littéralement, les hydropathes étaient « ceux que l’eau rend malades ». C’était un club littéraire, éditant une revue qui traitait de la création artistique, vantant l’amour du vin et des lettres et ils ne voyaient aucun hasard qu’il fût créé par « goût d’eau » et qu’ils se réunissent près de l’hôtel « Boileau ». Ils organisaient des soirées littéraires, des bals costumés et des spectacles au cabaret « Le chat noir » à Montmartre où ils entonnaient leur devise : « Hydropathes, chantons en choeur, la noble chanson des liqueurs ! » Et ils ne furent pas seuls : Alphonse Allais, Sarah Bernhard, Léon Bloy, Paul Bourget, François Coppée, Jules Laforgue, Jean Richepin ou Camille Sainte-Croix poussèrent avec eux la chansonnette prouvant que le vin et les pastiches facilitaient la fluidité des relations sociales… En 1882, alors que le mouvement s’essoufflait, il créa le « Salon des Incohérents » pour pasticher le « Salon » officiel et pendant la dizaine d’années que ce salon dura, des artistes d’oeuvres incohérentes exposèrent leurs oeuvres fantasques et foutraques. Il faisait certes partie du « show biz » de l’époque, en pleine période des années folles, mais en toute humilité et désintéressé, car l‘argent que les manifestations rapportaient, il le reversait toujours à des oeuvres charitables. Pendant la première guerre mondiale, il montait à Villiers des spectacles au bénéfice des Poilus à l’hôpital militaire (Sanatorium).
Plus tard, il organisa des déjeuners mensuels intitulés : « En souvenir de… », durant lesquels on évoquait le souvenir de quelqu’un du monde des lettres ou des arts. Il fit aussi parler ses talents en écrivant des pièces en un acte « Les gaietés de la correctionnelle » ou « Si tu savais ma chère » ou encore « Le commissaire est bon enfant » et il collabora avec Courteline à l’édition d’un « Dictionnaire de l‘humour » en 1934. Il a écrit des chansons, des contes surtout et des textes critiques, parodiques dans l’esprit des futurs chansonniers (humour, causticité dans la description des travers de la société, le tout sans méchanceté, mais avec acuité). Il fut membre du « Comité de la société des gens de lettres » et fonda le « Syndicat professionnel des gens de lettres », dont il fut le secrétaire général. Puis, il vint s’installer à Villiers, sans couper les ponts avec son ancienne vie, resta actif et s’engagea dans des associations locales : il devint Président de la section locale de la «Société de Secours aux blessés militaires » qui fusionna avec d’autres sociétés pour constituer « La Croix-Rouge française ».
En 1931, le conseil municipal «… vient d’être avisé en ce début d’année de la donation de livres pour la création d’une bibliothèque populaire municipale, considérant qu’une subvention de ce genre, dans la commune qui compte 6500 habitants, est vivement désirée par l’ensemble de la population, qu’elle pourrait être installée dans une des salles de la mairie et qu’elle possède déjà 1000 ouvrages divers provenant de dons particuliers. Il est donc décidé de la création d’une bibliothèque dans notre commune, qui sera affectée au 1er étage de la mairie, le taux sera fixé quant à l’abonnement.»
C’est donc Jules Lévy qui gérera l’institution pendant quelque temps. Mme Colnat, femme d’Albert Colnat, cofondateur de la Société historique de Villiers, écrit de Jules Lévy : « Jules Lévy prétendait refuser le progrès et n’avait ni eau, ni gaz, ni électricité. J’ai encore sa lampe à pétrole au pied de cuivre et nous leur portions des seaux d’eau quand, dans leur jardin, leur pompe à balancier était gelée. Je le voyais aller régulièrement à Paris en jaquette, melon et cravate blanche (comme Laval, disait-il) une serviette sous le bras. Les autres après-midi, c’était une belote endiablée, bruyante, avec le Docteur Gorse, MM. Blard et Dumas. Sa femme était très discrète et besogneuse » (2). Albert Colnat, justement, nous raconte les derniers jours : « Un soir de la fin février 1935, il rentrait de Paris… sa marche était plus lente qu’à l’ordinaire. Un malaise l’oppressait et malgré son énergie, il dut s’appuyer sur mon bras pour arriver jusqu’à chez lui. En dépit de sa constitution robuste et des soins dévoués qu’il reçut, il mourut au bout de quelques jours, le 4 mars 1935, et fut enterré au Père-Lachaise, où de nombreux Villiérains tinrent à accompagner la dépouille » (2).
Jusque dans ses derniers mois, il aura conservé son caractère facétieux et blagueur, passionné des lettres et désintéressé. Un homme qu’on aurait aimé connaître, pas seulement pour son visage rieur et son oeil égrillard, mais surtout pour son initiative, par amour des lettres, de créer cette bibliothèque publique, où puiseront des générations de lecteurs et lectrices, pour améliorer leurs connaissances et leur culture, vectrices d’émancipation. Il serait, je pense, d’accord pour souscrire à ma conclusion : « Il faut le savoir, lire des livres délivre de l’ignorance. »
Joël Jamet - Janvier 2024
Source :
Daniel Poisson – Bulletin SHV N°18- 1993.
Ibidem - Bulletin n° 25