Association Villiéraine Historique

et Culturelle Guillaume Budé

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L’entrevue de Montoire.


L’entrevue de Montoire du 24 octobre 1940 se déroule dans le cadre de la défaite écrasante de la France au printemps 1940 et de l’armistice signé le 22 juin avec l’Allemagne nazie. La France est coupée en deux : une zone occupée au nord et à l’ouest, contrôlée directement par l’armée allemande, et une zone dite « libre » au sud, administrée par le nouveau régime installé à Vichy sous l’autorité du maréchal Philippe Pétain. Cette situation d’occupation, jointe aux lourdes exigences économiques et militaires de l’armistice, place le gouvernement français en position de dépendance et de faiblesse.


Pétain, auréolé du prestige de Verdun, entend incarner l’ordre et la continuité de l’État, mais il rejette la République, accusée d’avoir mené le pays au désastre. À Vichy, il met en place un régime autoritaire qui rompt avec les principes démocratiques de la IIIᵉ République et lance la « Révolution nationale », combinant conservatisme social, autorité, et nationalisme traditionaliste. Dans ce contexte, la question centrale est de savoir quelle attitude adopter face au vainqueur : résignation passive, tentative de négociation, ou alignement ouvert sur l’Allemagne hitlérienne.


Parallèlement, l’Allemagne a d’autres priorités stratégiques : Hitler prépare déjà la confrontation avec le Royaume-Uni et, à plus long terme, avec l’Union soviétique. Pour lui, il est essentiel de neutraliser la France vaincue, de l’empêcher de se rallier à Londres et de stabiliser l’arrière en Europe occidentale. L’idée d’une collaboration politique et économique avec Vichy présente donc un intérêt : utiliser les ressources françaises et garantir le calme sur le front ouest en échange de quelques signes de considération. C’est dans ce jeu de calculs croisés que mûrit le projet d’une entrevue de haut niveau.


L’entrevue de Montoire n’est pas improvisée : elle est préparée par des contacts diplomatiques menés notamment par Pierre Laval, vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de Vichy. Laval multiplie les échanges avec l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz, et se rend lui-même au préalable à Montoire pour rencontrer Hitler et son ministre des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop. Il espère obtenir, en échange d’une attitude conciliante, un allègement des conditions de l’armistice et une reconnaissance politique accrue du régime de Vichy.


L’entrevue a lieu le 24 octobre 1940 à Montoire-sur-le-Loir, petite gare du Loir-et-Cher, choisie pour des raisons à la fois pratiques et de discrétion relative. Hitler y a fait aménager son train spécial, qui sert de cadre à de nombreuses rencontres diplomatiques pendant la guerre. Pétain s’y rend en train, accompagné d’une délégation restreinte, et c’est sur le quai de la modeste gare que se produit la scène qui va entrer dans l’iconographie de la collaboration.


La poignée de main entre Pétain et Hitler, photographiée par le photographe allemand Heinrich Hoffmann, devient l’image emblématique de Montoire. Ce geste, voulu et mis en scène par la propagande allemande, s’affiche dans la presse et aux actualités cinématographiques comme le symbole d’un rapprochement entre la France vaincue et l’Allemagne triomphante. Aux yeux de l’opinion, il ne s’agit plus d’un simple contact diplomatique, mais d’une entrée spectaculaire dans une politique de collaboration.


L’entretien lui-même se déroule à huis clos, dans un wagon du train d’Hitler. Les sources directes sont donc limitées, mais l’on sait que la rencontre est relativement brève et dominée par le rapport de force : Hitler expose ses exigences et ses objectifs, tandis que Pétain, conscient de la faiblesse de sa position, cherche surtout à obtenir des gestes favorables concernant les prisonniers de guerre, le ravitaillement et un éventuel assouplissement de l’occupation. Il n’est cependant signé aucun accord formel ce jour-là : Montoire marque davantage une orientation politique qu’un traité précis.


Les témoignages postérieurs indiquent que Hitler conçoit cette entrevue comme un moyen de verrouiller la France dans le camp de la neutralité, voire de la collaboration, tout en gardant les mains libres pour ses opérations militaires futures. De son côté, Pétain se persuade qu’en se présentant comme un partenaire loyal, il pourra négocier de meilleures conditions pour la France et préserver une part de sa souveraineté. Cette illusion, entretenue par Laval et certains collaborateurs, nourrit la stratégie vichyste d’« accommodation » avec l’occupant.


Sur le plan immédiat, l’entrevue de Montoire ne débouche sur aucune concession spectaculaire ni sur un traité écrit, mais elle marque un tournant politique majeur. Quelques jours plus tard, le 30 octobre 1940, Pétain s’adresse aux Français dans un discours radiodiffusé pour rendre compte de la rencontre. Il y emploie à plusieurs reprises le terme de « collaboration » et affirme : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration », présentant cette démarche comme conforme à l’« honneur » et à la volonté de maintenir l’unité de la France dans le cadre d’un « nouvel ordre européen » voulu par l’Allemagne nazie.


Ce discours choque profondément une partie de l’opinion française et internationale, pour laquelle cette annonce s’apparente à une véritable trahison. Beaucoup de Français, encore sous le traumatisme de la défaite, restent d’abord passifs ou hésitants, mais la portée symbolique de Montoire est immense : le chef de l’État engage publiquement la France dans une politique de collaboration avec l’occupant. Pour les futurs résistants, Montoire deviendra le signe net que le régime de Vichy a choisi le camp de l’Allemagne nazie et qu’il faut, par conséquent, lui opposer une autre légitimité française.


Sur le plan institutionnel, Montoire consacre la transformation du régime de Vichy en un État collaborateur, qui n’est plus seulement un gouvernement cherchant à « gérer » la défaite mais un pouvoir qui s’inscrit volontairement dans le projet hitlérien de « nouvel ordre européen ». À partir de là, la collaboration se traduit par des accords économiques en faveur de l’Allemagne, une coopération policière et, plus tard, par une participation active à la persécution des Juifs et des opposants politiques. Montoire agit ainsi comme le point de départ symbolique et politique d’une série de compromissions de plus en plus graves.


Les historiens soulignent que, malgré les espoirs entretenus par Pétain et Laval d’obtenir un allègement de l’occupation, l’Allemagne ne fait guère de concessions substantielles en échange de la collaboration de Vichy. La France reste lourdement occupée, ses ressources sont exploitées, et plus de 1,5 million de prisonniers demeurent longtemps en captivité en Allemagne. L’illusion d’une « collaboration dans l’honneur » apparaît ainsi rétrospectivement comme un leurre, qui n’a servi qu’à masquer la réalité d’une subordination profonde et d’une participation à la politique criminelle du Reich.


Enfin, Montoire pèse lourdement dans la mémoire nationale après 1945. Lors de l’épuration et des grands procès d’après-guerre, cette entrevue est fréquemment rappelée comme la date fondatrice de la collaboration d’État, et l’image de la poignée de main Pétain-Hitler devient le symbole durable de la faute politique du régime de Vichy. Elle s’oppose en miroir à l’appel du 18 Juin lancé à Londres par le général de Gaulle, qui incarne l’autre choix français : celui de la résistance et du refus de la défaite. Ainsi, l’entrevue de Montoire occupe une place centrale dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en France, non par les décisions concrètes prises ce jour-là, mais par la rupture politique et morale qu’elle représente.

Philippe Caunois -  Mai 2026 - AVHEC



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