Association Villiéraine Historique

et Culturelle Guillaume Budé

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Les années 30 en France.


Le contexte social et politique de la France des années 1930 est marqué par une crise économique profonde, une montée des tensions idéologiques et l’expérience brève, mais décisive du Front populaire.


Au début des années 1930, la France est rattrapée par la crise économique mondiale déclenchée par le krach de 1929, avec un certain décalage par rapport aux États-Unis et à l’Allemagne. La production industrielle chute fortement, parfois de près de moitié dans certains secteurs, et de nombreuses entreprises font faillite, en particulier dans l’exportation. Le chômage augmente alors rapidement, touchant aussi bien les ouvriers des villes que les employés et les travailleurs saisonniers, ce qui alimente un sentiment de déclassement et d’insécurité sociale.


La spécificité française tient aussi à la structure encore très rurale du pays : vers 1930, près de la moitié de la population vit à la campagne, avec des revenus modestes et une modernisation agricole inachevée. La baisse des prix agricoles fragilise les petits exploitants et les propriétaires ruraux, tandis que les petits commerçants, déjà vulnérables, voient leur clientèle diminuer avec l’érosion du pouvoir d’achat. Le revenu moyen des Français se réduit nettement au cours de la première moitié de la décennie, ce qui nourrit la frustration et la méfiance envers les élites économiques et politiques.


Face à la crise, les gouvernements pratiquent une politique de rigueur destinée à défendre la valeur du franc, en comprimant dépenses publiques, salaires et prix. Cette politique dite de « déflation » aggrave le malaise social : les revenus baissent, la consommation se contracte, et beaucoup ont le sentiment que l’État protège davantage la monnaie que les citoyens. Le chômage de masse, phénomène relativement nouveau en France, devient un sujet central dans la vie quotidienne et dans les débats publics, transformant la « question sociale » en enjeu politique majeur.


La crise exacerbe les clivages sociaux et les peurs collectives : chômeurs, paysans, petits commerçants, fonctionnaires et rentiers se renvoient parfois la responsabilité de la situation. Les travailleurs sans emploi dénoncent la supposée « protection » dont bénéficieraient les fonctionnaires, tandis que certains milieux accusent les étrangers, Belges, Polonais, Italiens, notamment dans les bassins miniers et industriels, de prendre le travail des Français. Ce climat favorise le développement de discours xénophobes et parfois antisémites, portés notamment par des groupes d’extrême-droite.


Parallèlement, la société se transforme en société de masse plus urbanisée : la barre des 50% de population urbaine est franchie au début de la décennie, même si le monde rural reste numériquement important. Les anciens combattants, qui ont connu la brutalité de la Première Guerre mondiale, occupent une place particulière dans la vie sociale et politique, portant à la fois un pacifisme sincère et un ressentiment diffus face aux sacrifices consentis. La protection sociale demeure limitée, ce qui rend les individus plus vulnérables aux aléas du marché du travail et aux accidents de la vie.


La montée des tensions internationales joue aussi sur le climat intérieur : l’ascension du nazisme en Allemagne, le fascisme italien et les régimes autoritaires ailleurs en Europe inquiètent ou fascinent selon les milieux politiques. Pour une partie de la droite radicale, ces régimes apparaissent comme des modèles d’ordre et d’autorité face à la « décadence » des démocraties parlementaires. À l’inverse, pour la gauche socialiste et communiste, la menace fasciste justifie une mobilisation antifasciste et renforce la volonté d’unité.


Sur le plan politique, la France est alors une démocratie parlementaire sous la Troisième République, mais ce régime apparaît de plus en plus fragilisé. La multiplicité des partis, les coalitions instables et la succession rapide de gouvernements donnent une impression d’impuissance face à la crise. L’antiparlementarisme, c’est-à-dire la défiance envers les élus et le Parlement, progresse dans de larges secteurs de l’opinion, nourri par des scandales politico-financiers retentissants.


Plusieurs affaires, comme celles de Marthe Hanau et d’Oustric à la fin des années 1920, puis l’affaire Stavisky au début de 1934, renforcent l’idée que la République est gangrenée par la corruption. Des ligues d’extrême droite, telles que l’Action française, les Jeunesses patriotes ou les Croix-de-Feu, dénoncent violemment les « politiciens » et la « démocratie parlementaire », prônant parfois un État autoritaire ou un pouvoir exécutif très renforcé. Nationalistes, anticommunistes et souvent antisémites, ces mouvements occupent la rue et savent mobiliser leurs sympathisants lors de grandes manifestations.


Le 6 février 1934, une manifestation des ligues à Paris, à la suite de l’affaire Stavisky, dégénère en affrontements violents près de la Chambre des députés. La République semble un moment menacée, certains contemporains parlant d’une tentative de coup de force ou du « 6 février » comme d’un quasi-putsch avorté. Cet épisode provoque un choc politique majeur et accélère la recomposition des forces à gauche, qui redoutent une dérive fasciste comparable à celle observée dans d’autres pays européens.


En réaction au danger perçu après le 6 février 1934, les partis de gauche cherchent à surmonter leurs divisions. Les socialistes de la SFIO, les communistes et les radicaux envisagent une alliance, estimant que seule une union de toutes les forces républicaines et ouvrières peut faire barrage à l’extrême droite. Cette dynamique d’unité se nourrit également de la montée du fascisme en Europe et de l’appel au front uni lancé par le mouvement communiste international.


Le Front populaire naît ainsi comme une coalition électorale et un mouvement social plus large, associant partis, syndicats et organisations de masse. Son programme mêle défense de la démocratie, lutte contre le fascisme et réformes sociales destinées à améliorer la condition des travailleurs et à relancer l’économie par la consommation. Les élections législatives de 1936 portent cette coalition au pouvoir : le socialiste Léon Blum devient président du Conseil, à la tête d’un gouvernement soutenu par les communistes sans qu’ils y participent directement.


L’espoir suscité est immense : pour de nombreux ouvriers, employés et petits fonctionnaires, le Front populaire incarne la promesse d’une vie meilleure et d’une démocratie plus sociale. Dans les semaines qui suivent la victoire électorale, une vague de grèves avec occupations d’usine se répand dans tout le pays, dans une ambiance souvent festive, traduisant à la fois des revendications salariales et une volonté d’émancipation. Ce mouvement oblige le patronat à négocier et donne au gouvernement Blum une légitimité pour engager des réformes.


Les négociations entre syndicats et patronat aboutissent aux accords de Matignon, signés en juin 1936, sous l’égide du gouvernement. Ces accords accordent des augmentations de salaires, reconnaissent la liberté syndicale dans les entreprises et favorisent le développement des conventions collectives, qui encadrent les relations de travail. Le Parlement adopte ensuite des lois qui instaurent la semaine de 40 heures et créent les congés payés de deux semaines par an pour les salariés, mesures emblématiques de l’ère du Front populaire.


Ces réformes transforment le quotidien de millions de travailleurs, en améliorant leurs conditions de travail et en leur donnant pour la première fois un véritable accès aux loisirs et aux vacances. Des mesures sont aussi prises en faveur de l’école, avec l’allongement de la scolarité obligatoire, ainsi que certaines nationalisations, comme dans les transports avec la création de la SNCF.

L’État réorganise également la Banque de France et tente de stabiliser les revenus des paysans touchés par la crise, ce qui témoigne d’une volonté de régulation économique et sociale plus affirmée.


Cependant, les marges de manœuvre économiques du Front populaire restent limitées. Les hausses de salaires, combinées à l’absence de véritable relance de l’investissement, conduisent à une augmentation des prix qui annule en partie les gains de pouvoir d’achat, tandis que la fuite des capitaux fragilise la monnaie et les finances publiques. La méfiance des milieux d’affaires, la crainte de la radicalisation sociale et les contraintes internationales rendent difficile la mise en œuvre d’une politique économique cohérente à long terme.


L’unité du Front populaire se fissure rapidement : les radicaux jugent que les réformes sont allées trop loin, tandis que les communistes et une partie du mouvement ouvrier les estiment insuffisantes. Les critiques de la droite, qui dénoncent un gouvernement jugé responsable du désordre économique et social, se multiplient. En 1937, le gouvernement Blum est renversé, et le Front populaire perd progressivement le pouvoir, même si certaines réformes sociales sont maintenues.


Parallèlement, la situation internationale s’assombrit : la guerre d’Espagne, la remilitarisation de l’Allemagne nazie et les agressions des régimes fascistes renforcent le sentiment de menace extérieure. Le débat sur l’attitude à adopter face à ces périls – non-intervention, fermeté, réarmement – divise profondément les forces politiques françaises et complique encore la gestion de la crise intérieure.

L’augmentation des dépenses militaires, engagée pour répondre à la montée des dangers, pèse sur les finances publiques et laisse la France dans une situation économique et politique fragile à la veille de la Seconde Guerre mondiale.


À la fin des années 1930, la France est donc une démocratie éprouvée, marquée par une décennie de crises, d’espoirs et de désillusions. La crise économique n’a jamais été pleinement surmontée, les antagonismes politiques sont restés vifs, et la société demeure traversée par de fortes tensions sociales et idéologiques. Pourtant, l’expérience du Front populaire laissera un héritage durable, notamment à travers les droits sociaux conquis en 1936 et l’idée que la démocratie peut se renforcer par la justice sociale.




Philippe Caunois - AVHEC


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