Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
Musée : 31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne I Horaires : mercredi et samedi après-midi de 14H00 à 17H00
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Les fusillés pour l’exemple : les exécutions militaires pendant la Grande Guerre.
L’expression « fusillés pour l’exemple » désigne des soldats condamnés à mort et exécutés non seulement pour punir une faute individuelle (désertion, refus d’obéissance, mutilation, etc.), mais surtout pour servir d’avertissement à l’ensemble des troupes, afin de maintenir la discipline par la peur. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale, ces exécutions se déroulent après jugement par des conseils de guerre, souvent expéditifs, et parfois à l’issue de procédures très sommaires où les droits de la défense sont réduits au minimum. L’objectif assumé par une partie du haut commandement est de faire un « exemple » visible et immédiat, supposé enrayer les comportements jugés « défaitistes » ou « lâches » dans une armée confrontée à une guerre d’une brutalité inédite.
Ces exécutions se distinguent donc des condamnations pour crimes de droit commun (meurtres, viols, pillages sans lien direct avec la discipline militaire) qui relèvent d’une autre logique pénale. La notion de fusillé pour l’exemple renvoie à la dimension politique et symbolique de la peine : il s’agit moins de sanctionner justement un individu que de dissuader massivement des comportements collectifs jugés dangereux pour la poursuite de la guerre.
Entre 1914 et 1918, la France est engagée dans une guerre industrielle de masse, marquée par l’artillerie lourde, les mitrailleuses, les gaz, et surtout par la guerre de tranchées qui s’installe à partir de la fin 1914. Les conditions de vie au front sont extrêmement dures : boue, froid, rats, poux, bombardements incessants, attaques suicidaires et omniprésence de la mort minent le moral des soldats. Les offensives mal préparées ou mal coordonnées, coûtant des milliers de vies pour des gains territoriaux minimes, nourrissent incompréhension, colère et parfois refus d’obéissance parmi les poilus.
Face à ce risque d’indiscipline, l’état-major et une partie de la hiérarchie militaire redoutent l’apparition d’une véritable « épidémie » de refus de combattre, de désertion ou de mutineries. Très tôt dans la guerre, la réponse choisie est une répression rapide et exemplaire : dès septembre 1914, la possibilité d’exécutions sommaires ou de procédures extrêmement abrégées est ouverte pour répondre à toute forme de contestation ou de « lâcheté » supposée. Cette logique s’inscrit dans un contexte de mobilisation totale où l’Union sacrée, votée par la quasi-totalité des forces politiques, laisse une large marge de manœuvre au commandement militaire, avec un contrôle civil limité sur la justice de guerre.
La justice militaire en temps de guerre s’appuie sur des conseils de guerre qui jugent les infractions aux règles de discipline : abandon de poste, refus d’obéissance, désertion, mutilation volontaire, mais aussi parfois simple retard, panique ou désorganisation lors d’un assaut. Au début du conflit, des « conseils de guerre spéciaux » sont mis en place dès septembre 1914, avec des procédures fortement simplifiées : instruction raccourcie, délais d’appel très limités, et possibilité d’exécuter rapidement les condamnés. Une loi d’avril 1916 réorganise le fonctionnement des tribunaux militaires, mais l’esprit demeure celui d’une justice d’exception, centrée sur la préservation de la discipline avant tout.
Dans ce cadre, la défense des accusés est souvent fragile : avocats peu expérimentés, temps très réduit pour préparer le dossier, pression du commandement sur les juges militaires. De nombreux historiens et associations ont mis en évidence le caractère expéditif de certains procès, où la personnalité du soldat, son état psychologique, ou le contexte opérationnel sont peu pris en compte. Il arrive aussi que la responsabilité de fautes de commandement, d’ordres mal transmis ou d’attaques mal préparées soit reportée sur quelques hommes désignés comme « responsables », puis exécutés pour restaurer l’autorité ébranlée des officiers.
Entre 1914 et 1918, on estime qu’environ 140 000 jugements ont été rendus par la justice militaire française, aboutissant à près de 2 500 condamnations à mort. Parmi ces condamnés, un peu plus de 600 soldats sont aujourd’hui considérés comme des « fusillés pour l’exemple » au sens strict, c’est-à-dire exécutés pour des manquements à la discipline (désertion, refus d’obéissance, etc.), en excluant les crimes de droit commun. Un amendement discuté à l’Assemblée nationale mentionne ainsi 618 fusillés pour « manquement à la discipline militaire » sur ce total, ce qui donne une idée de l’ampleur de la répression exemplaire.
Ces chiffres ne tiennent pas compte des exécutions sommaires, qui ont pu avoir lieu sans jugement ou avec une procédure à peine esquissée, et qui restent difficiles à recenser faute d’archives complètes. Les historiens soulignent que ces nombres doivent donc être considérés comme un minimum et que la violence répressive a pu être encore plus large que ce que les documents officiels laissent apparaître. Comparée au nombre total de mobilisés (plus de 8 millions de Français sous les drapeaux), la proportion de fusillés paraît faible, mais son impact symbolique et psychologique sur les troupes a été considérable.
Pour une partie du haut commandement, la discipline doit être maintenue « à tout prix », y compris par une « première impression de terreur » afin de freiner toute dérive indisciplinée. La phrase attribuée au général Pétain en 1915 (« une première impression de terreur est indispensable ») illustre cette conception d’une discipline fondée sur la peur et la menace de mort immédiate en cas de manquement. Dans cette perspective, les fusillés pour l’exemple sont perçus comme un outil de gouvernement de l’armée, destiné à empêcher l’effondrement moral face à la boucherie du front.
Cette logique de terreur vise aussi à contrer les multiples formes de résistance ou d’évitement que l’on observe dans les tranchées : retards, passivité volontaire lors des assauts, automutilations pour échapper au front, fraternisations temporaires avec l’ennemi, ou encore refus d’ordres jugés suicidaires. Du point de vue actuel, ces comportements apparaissent souvent comme des réactions humaines à une situation inhumaine, mais ils sont alors interprétés comme des menaces potentiellement contagieuses pour la cohésion de l’armée. La violence de la répression, loin d’être marginale, fait donc partie intégrante du système de guerre et de la manière dont l’État entend maintenir le consentement des combattants.
Dès la première année de guerre, des cas emblématiques de fusillés pour l’exemple apparaissent lors d’offensives particulièrement meurtrières, où des unités hésitent ou reculent sous le feu. Dans certains régiments, des soldats sont désignés presque au hasard après un mouvement de panique collectif, pour être traduits rapidement en conseil de guerre puis exécutés devant leurs camarades rassemblés. Ces scènes sont conçues comme des leçons publiques, destinées à graver dans les esprits le sort réservé aux « lâches », même si la frontière entre lâcheté, épuisement nerveux et simple instinct de survie est très floue.
Parallèlement, le quotidien des poilus reste marqué par la peur, la solidarité entre hommes du même village ou de la même unité, et des tentatives de « tenir » malgré tout. De nombreux témoignages postérieurs évoquent la sidération et la révolte ressenties devant l’exécution de camarades jugés injustement, perçus comme des victimes d’un système aveugle plutôt que comme des coupables. C’est ce décalage entre la réalité humaine des soldats et la logique implacable de la discipline qui nourrit, après-guerre, un sentiment de scandale autour des fusillés pour l’exemple.
À la fin du conflit, la priorité nationale est d’honorer les morts de la guerre, à travers les monuments aux morts et le culte des « poilus » héroïques. Dans ce récit officiel, la question des fusillés pour l’exemple reste longtemps taboue : elle heurte l’image d’une armée unie et d’un sacrifice partagé dans la dignité. Les familles de fusillés, marquées par la honte, se taisent souvent ou n’obtiennent que difficilement des informations précises sur les circonstances de la condamnation et de l’exécution.
Peu à peu, des associations, syndicats, mouvements pacifistes et certains historiens commencent à contester la légitimité morale de ces exécutions, en soulignant la brutalité de la justice militaire et le caractère souvent arbitraire des jugements. Le combat pour la réhabilitation s’inscrit dans un mouvement plus large de critique des horreurs de la Grande Guerre, des choix stratégiques meurtriers et de la déshumanisation des soldats. À partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, l’ouverture progressive des archives et la publication de travaux historiques permettent de mieux documenter ces cas et de donner des noms et des visages aux fusillés pour l’exemple.
Les premières démarches de réhabilitation ont d’abord été individuelles, certaines familles obtenant l’annulation de la condamnation de leur parent après examen du dossier. Mais, malgré ces décisions ponctuelles, la plupart des fusillés pour l’exemple restaient frappés d’infamie, sans mention « mort pour la France » ni inscription sur les monuments aux morts de leur commune. À partir des années 1990-2000, la question prend une dimension plus nationale, avec des initiatives parlementaires et des prises de position publiques réclamant une réhabilitation collective.
Des propositions de loi au Parlement ont ainsi visé à reconnaître tous les fusillés pour l’exemple de la Première Guerre mondiale, en rétablissant leur honneur et en leur accordant officiellement la dignité de soldats morts pour la patrie. Un texte examiné à l’Assemblée nationale prévoit par exemple que « la Nation rétablit dans leur honneur les 618 “fusillés pour l’exemple” de la Première Guerre mondiale et reconnaît officiellement leur dignité », en permettant l’inscription de leurs noms sur les monuments aux morts. Au Sénat, des travaux récents évaluent à « plus de 600 » le nombre de fusillés pour l’exemple et envisagent une réhabilitation générale, accompagnée d’une demande de pardon adressée aux familles et à la population.
Aujourd’hui, la mémoire des fusillés pour l’exemple occupe une place importante dans la manière dont la société française regarde la Grande Guerre et, plus largement, la relation entre l’État, l’armée et les citoyens. Des expositions, films documentaires, cérémonies locales et débats publics sont régulièrement organisés pour rappeler ces destins brisés et interroger la légitimité de la violence d’État en temps de guerre. Certaines communes inaugurent des plaques, ajoutent des noms sur leurs monuments ou organisent des projections-débats autour de documentaires consacrés aux fusillés pour l’exemple.
Les débats ne sont toutefois pas entièrement clos : certains considèrent qu’il faut analyser chaque cas individuellement, d’autres plaident pour une réhabilitation globale sans distinction, au nom du contexte extrême de la guerre et des faiblesses de la justice militaire de l’époque. La question touche à des enjeux civiques actuels : jusqu’où l’autorité peut-elle aller au nom de la sécurité collective ?
Quel regard porter sur l’obéissance et la désobéissance face à des ordres jugés inhumains ?
La figure du fusillé pour l’exemple est ainsi devenue un symbole des dérives possibles de la raison d’État, mais aussi un rappel de la vulnérabilité des individus confrontés à la machine de guerre.
Philippe CAUNOIS - AVHEC