L’arc-en-ciel.
L’enfant demanda à son père qui était en train de jouer du piano :
- Papa, elles vont où ?
- Qui ça ?
- Les notes !
- Les notes ?
- Oui les notes de musique. Elles s’envolent quand tu joues, mais elles vont où après ?
C’est l’âge des pourquoi, pourquoi ci, pourquoi ça, souvent on ne sait pas trop quoi répondre. Il faut pourtant une réponse, on ne peut pas décevoir l’espoir enfantin. Papa c’est le plus fort, il sait tout, alors…
- Où vont les notes de musiques une fois jouées ?... Bien, elles s’envolent par la fenêtre, le vent les emporte au-dessus des maisons, au-dessus des rues, des villes, elles survolent les paysages, puis montent dans le ciel
- Dans le ciel ?
- Dans le ciel.
- Avec les étoiles ?
- Oui avec les étoiles !
- Et elles font quoi dans le ciel ?
- Elles se retrouvent. Et là, toutes les notes qui s’aiment s’unissent...
- Pour faire quoi ?
- Pour composer des chansons, des symphonies, des belles mélodies !
- Y’doit y’en avoir beaucoup alors des musiques dans le ciel !
- Oui beaucoup
- Beaucoup combien ?
- Autant qu’il y a de gens sur la terre.
- Mais elles sont à qui ?
- A qui ? Eh bien… Chacun a la sienne !
- Et comment on la trouve la sienne ? C’est tout mal rangé là-haut...
- C’est elle qui nous trouve.
- Quand ?
- Le jour où tu en as besoin
- Elles reviennent ?
- Des fois
- Des fois comment ?
- Dans les orages, dans la pluie, dans les premiers rayons de soleil au printemps, dans le vent et puis, dans les arcs-en-ciel.
L’enfant ne posa plus de questions. Souvent il écoutait le ciel, observait les nuages et les arcs-en-ciel. Son regard se portait sur les poussières qui galopaient après le vent et sur la nature qui s’agitait sur son passage. Il se dit que le vent devait être la voix secrète de ce qui n’est pas montré à nos yeux et qu’il devait y avoir des mélodies dedans.
Le temps passait. Vite. L’enfance avait quitté l’enfant, puis ,un jour, l’enfant quitta la maison. Il avait une vie à faire à présent. Il partit loin de la maison familiale, dans le Sud. Son père n’avait pas vraiment préparé ce jour. Pas du tout à vrai dire. On croit toujours que c’est loin des jours comme ça, mais c’est juste là, tout près. Juste qu’on ne s’aperçoit pas que le temps file aussi vite. Elles s’en vont où toutes ces années se demandait le père ? Elles vont où ? Ce n’était plus l’enfant qui se posait la question cette fois.
Le temps passait. Puis les années…
C’était un jour d’octobre. Il regardait par la fenêtre. Il y avait de la buée sur la vitre. Il se sentait fragile comme une musique sans parole, mais avec un peu de mélancolie dans ses notes. C’était une fin d’après midi. Juste après l’orage. Dehors le paysage se rallumait peu à peu. Il y avait un arc-en-ciel tendu entre le Nord et le Sud. Juste au dessus de la maison, comme un ruban entre une ligne de départ et une ligne d’arrivée. Il se dit que son enfant devait le voir aussi cet arc-en-ciel, là où il était, dans le Sud, que lui aussi devait avoir le nez écrasé contre la vitre, et qu’il devait écouter le ciel. Alors brusquement, il ouvrit la fenêtre, transporta son piano dehors, posa ses mains sur le clavier et se mit à jouer comme jamais encore il n’avait joué.
Sur la terrasse, le vent commençait à souffler en direction du Sud.
Christian Mazet