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Les lois anti-sémites sous Vichy.
En juin 1940, la France est vaincue par l’Allemagne nazie. Le maréchal Philippe Pétain prend alors la tête du nouveau régime installé à Vichy. Le 10 juillet 1940, les parlementaires lui accordent les pleins pouvoirs, ce qui permet la mise en place de l’« État français », communément appelé régime de Vichy. Ce régime abandonne les principes républicains et instaure une politique autoritaire fondée notamment sur la « Révolution nationale ». Parmi les groupes désignés comme indésirables figurent les Juifs, qu’ils soient français ou étrangers.
Contrairement à une idée souvent répandue, les persécutions antisémites ne sont pas uniquement imposées par l’Allemagne. Dès l’automne 1940, le gouvernement de Vichy adopte de sa propre initiative des lois qui excluent les Juifs de la société française. Ces mesures touchent progressivement leur citoyenneté, leur emploi, leurs études, leurs activités économiques et leurs biens. Elles facilitent ensuite leur recensement, leur internement et leur déportation.
Il faut donc se demander comment les lois antisémites de Vichy ont progressivement exclu les Juifs de la société française et participé à leur persécution et à leur déportation.

Nous verrons d’abord la mise en place du premier statut des Juifs en 1940, puis le renforcement de la politique antisémite en 1941, avant d’étudier les conséquences de cette législation et son rôle dans les persécutions et les déportations.
Dès les premiers mois du régime de Vichy, l’antisémitisme devient une politique officielle. Le gouvernement adopte le 3 octobre 1940 le premier « Statut des Juifs ». Ce texte est une initiative française : il ne se contente pas d’appliquer une décision allemande. Le régime de Vichy définit lui-même juridiquement qui doit être considéré comme juif et établit des interdictions professionnelles. Le texte est officiellement publié au Journal officiel de l’État français.
La définition retenue est fondée sur l’origine familiale et non simplement sur la religion. Une personne peut donc être considérée comme juive même si elle ne pratique pas le judaïsme. Le premier statut considère notamment comme juive une personne ayant trois grands-parents juifs, ou deux grands-parents juifs lorsque son conjoint est lui-même considéré comme juif. Cette définition montre que la législation de Vichy reprend une conception raciale de l'antisémitisme, proche de celle développée par l’Allemagne nazie.
Le statut exclut les Juifs d'un grand nombre de professions. Ils sont notamment écartés de la fonction publique et de plusieurs professions libérales, ainsi que de secteurs comme la presse et le cinéma. Les possibilités de travailler et de participer à la vie publique deviennent donc fortement limitées.
Cette politique s'inscrit dans l'idéologie de la « Révolution nationale » défendue par Vichy. Le régime veut reconstruire la société française selon des valeurs autoritaires, nationalistes et conservatrices. Les Juifs sont présentés comme des étrangers ou comme des éléments responsables des difficultés du pays. Cette propagande contribue à rendre leur exclusion acceptable aux yeux d'une partie de la population.
D’autres mesures sont rapidement adoptées. Le 4 octobre 1940, les préfets reçoivent notamment le pouvoir de faire interner des étrangers considérés comme juifs dans des camps spéciaux. Le régime met donc progressivement en place un système de surveillance et de contrôle.
Le même mois, le gouvernement abroge également le décret Crémieux en Algérie, qui avait accordé en 1870 la citoyenneté française aux Juifs algériens. Cette décision constitue une rupture importante et entraîne la perte de la citoyenneté française pour les Juifs concernés.
Ainsi, dès 1940, les Juifs sont progressivement exclus de la communauté nationale. Le régime ne se contente pas de les discriminer : il construit un véritable cadre juridique permettant de les identifier et de limiter leurs droits.
La politique antisémite de Vichy ne s’arrête pas au premier statut. En 1941, elle se renforce considérablement. Le 29 mars 1941, le gouvernement crée le Commissariat général aux questions juives (CGQJ), chargé notamment de coordonner et d’appliquer les mesures antisémites. Cet organisme participe à la politique d’« aryanisation », c’est-à-dire à la confiscation ou à la mise sous contrôle des entreprises et des biens appartenant aux Juifs.
Le 2 juin 1941, un deuxième Statut des Juifs remplace celui d’octobre 1940. Il aggrave les mesures précédentes et élargit la définition des personnes considérées comme juives. La nouvelle loi renforce également les exclusions professionnelles. Les Juifs sont écartés de nombreux secteurs de l'administration, des professions libérales, du commerce, de l'industrie, de l'artisanat, de la presse et d'autres activités économiques.
Cette loi prévoit également un recensement des Juifs. Le fait d'enregistrer les personnes et leurs familles permet à l'administration de mieux les surveiller. Le recensement devient ainsi un outil essentiel de la politique de persécution. Les personnes concernées sont désormais identifiées par l'État et peuvent plus facilement être soumises aux différentes interdictions.
La persécution touche également les jeunes. Une loi du 21 juin 1941 limite notamment le nombre d'étudiants juifs dans l'enseignement supérieur à 3 %. Les jeunes Juifs voient donc leurs possibilités d'études et de formation réduites.
La politique économique est elle aussi particulièrement importante. En juillet 1941, une loi organise l’« aryanisation » des biens juifs. Les entreprises et les biens appartenant aux personnes considérées comme juives peuvent être placés sous administration provisoire puis vendus ou liquidés. Les propriétaires sont ainsi progressivement privés de leurs moyens économiques.
Cette spoliation a des conséquences très concrètes. Des familles perdent leur entreprise, leur commerce ou leurs revenus. La persécution devient donc non seulement politique et professionnelle, mais également économique et sociale.
En parallèle, Vichy continue d'organiser les structures permettant de contrôler la population juive. En novembre 1941, l'Union générale des israélites de France (UGIF) est créée. Les Juifs sont contraints d'y adhérer et de cotiser. L'UGIF est notamment chargée de certaines missions d'assistance et de représentation sous le contrôle de l'administration.
En 1941, les lois antisémites forment donc un système de plus en plus complet : définition juridique des Juifs, recensement, exclusion professionnelle, limitation de l'accès aux études, spoliation économique et contrôle administratif.
La législation antisémite ne constitue pas seulement une série de discriminations. Elle contribue à créer les conditions permettant une persécution beaucoup plus violente à partir de 1942.
Il faut cependant distinguer les responsabilités de Vichy et celles de l'Allemagne. Les autorités allemandes occupantes prennent leurs propres décisions antisémites et organisent la « Solution finale ». Mais les autorités françaises participent à la mise en œuvre de certaines mesures et fournissent leur collaboration administrative et policière.
À partir de 1942, les persécutions s'intensifient. Le 27 mars 1942, le premier convoi de déportés juifs quitte la France à destination d'Auschwitz. De nombreux autres convois suivront.
Dans la zone occupée, les autorités allemandes imposent également le port de l'étoile jaune à partir de juin 1942. Cette mesure n'est pas une loi de Vichy mais une ordonnance allemande. Elle montre toutefois que la politique d'identification et d'exclusion des Juifs atteint alors un niveau extrême.
L'un des événements les plus importants est la rafle du Vel' d'Hiv, organisée les 16 et 17 juillet 1942 à Paris et dans sa région. Des milliers de Juifs sont arrêtés lors de cette opération menée par la police française. Les arrestations concernent notamment des familles entières, y compris des enfants. Une partie des personnes arrêtées est ensuite internée avant d'être déportée.
Cette période montre les conséquences concrètes de la politique mise en place depuis 1940. Le recensement, les fichiers, les interdictions professionnelles et les mesures administratives ont permis de mieux identifier et contrôler les Juifs. Les lois ont donc constitué l'une des étapes de la persécution qui aboutit à la déportation et à l'assassinat de nombreux Juifs de France.
Il est également important de rappeler que les Juifs ne sont pas restés passifs face à ces persécutions. Certains ont tenté de se cacher, de franchir clandestinement la ligne de démarcation ou de rejoindre des réseaux de résistance. Des Français non juifs ont également aidé des familles juives à échapper aux arrestations. Dans certaines situations, des personnes ont risqué leur vie pour protéger leurs voisins, leurs amis ou des enfants.
Malgré ces actes de solidarité, la politique antisémite de Vichy a profondément bouleversé la vie des Juifs de France. Ils ont perdu progressivement leurs droits, leurs emplois, leurs biens et leur liberté. Pour beaucoup, cette exclusion a finalement conduit à l'internement, à la déportation et à la mort.
Les lois antisémites adoptées sous le régime de Vichy constituent un élément essentiel pour comprendre la persécution des Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès octobre 1940, le gouvernement français met en place son propre Statut des Juifs et instaure une discrimination fondée sur une définition raciale. Cette politique est ensuite renforcée en 1941 par un deuxième statut, le recensement des Juifs, les exclusions professionnelles et scolaires et la spoliation économique.
Ces mesures ne sont donc pas de simples décisions isolées. Elles forment progressivement un système de persécution qui prive les Juifs de leurs droits et les marginalise dans la société française. À partir de 1942, dans le contexte de la mise en œuvre de la « Solution finale », cette politique s'articule avec les mesures allemandes et participe à la déportation des Juifs de France.
L'étude des lois antisémites de Vichy montre ainsi que la persécution a reposé à la fois sur l'idéologie antisémite, sur l'action des autorités allemandes et sur la participation de l'État français. Elle rappelle également les conséquences que peut avoir une politique de discrimination lorsqu'un État transforme des préjugés en lois et en pratiques administratives. La connaissance de cette période demeure donc essentielle pour comprendre les mécanismes de l'exclusion et les dangers du racisme et de l'antisémitisme.
Philippe Caunois
Août 2026
Pour aller plus loin, vous pouvez lire :
- Vichy. Histoire d’une dictature 1940-1944 de Laurent Joly