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Portrait du prince William Nii Nortey Dowuona, par Gustav Klimt.


Le portrait de William Nii Nortey Dowuona, peint par Gustav Klimt en 1897, appartient à une période charnière de la carrière de l’artiste, au moment où il s’éloigne progressivement de l’académisme pour entrer dans une voie plus personnelle et moderne. L’œuvre représente le prince William Nii Nortey Dowuona, chef ga du pays d’Osu, dans l’actuel Ghana, et elle fut réalisée à Vienne dans un contexte très particulier, lié à l’exposition de groupes africains lors d’une manifestation ethnographique de la fin du XIXe siècle. Ce portrait ne peut donc pas être compris seulement comme une image individuelle : il est aussi le produit d’un cadre colonial européen qui transformait des êtres humains en objets de spectacle.


La peinture montre un homme vu de profil ou presque de trois quarts, traité avec un grand soin dans les traits du visage, la posture et les éléments vestimentaires. Klimt y emploie une palette de tons terreux, des bruns, des beiges, des noirs et des verts assourdis, ce qui donne à la figure une présence sobre et dense. La composition oppose la netteté du personnage à un arrière-plan plus flou, végétal et décoratif, procédé qui annonce certaines tensions visuelles que Klimt développera plus tard entre naturalisme et ornement. L’œuvre conserve ainsi une dimension de portrait classique tout en portant déjà la marque d’un artiste en transition vers un langage plus symboliste et moderniste.


Pour comprendre cette toile, il faut la replacer dans la Vienne des années 1890, une capitale artistique en pleine mutation. En 1897, Klimt participe à la fondation de la Sécession viennoise, mouvement qui refuse les normes de l’académisme et revendique une autonomie nouvelle de l’art. Cette période est essentielle, car elle correspond à un moment où la culture viennoise interroge la modernité, la psychologie, l’identité, la décoration et la place de l’artiste dans la société. Klimt se trouve alors au seuil de sa carrière la plus inventive, avant ses grandes œuvres dorées des années 1900.


Mais ce contexte est aussi celui d’une Europe profondément marquée par les expositions coloniales et les représentations racialisées de l’Autre. Le futur modèle de Klimt, William Nii Nortey Dowuona, aurait été montré à Vienne dans une exposition ethnographique assimilable à ce que l’on appelle aujourd’hui un « zoo humain ». Cela donne au tableau une portée historique ambiguë : d’un côté, Klimt peint un homme avec une vraie intensité formelle et une présence digne ; de l’autre, l’œuvre naît dans un cadre de domination coloniale et de curiosité exotisante. Cette tension fait du portrait un document précieux sur la culture visuelle européenne de la fin du XIXe siècle.


Le tableau est important parce qu’il montre Klimt au moment où il cherche une voie entre le portrait traditionnel et une forme plus libre de stylisation. Le traitement du fond, la simplification décorative de certains passages et l’attention portée à l’atmosphère générale annoncent la manière dont Klimt construira ensuite des œuvres plus célèbres, dans lesquelles le décor n’est plus un simple cadre mais une composante essentielle de l’image. On voit déjà apparaître chez lui le goût pour les surfaces vibrantes, les contrastes entre figure et environnement, et la volonté de faire du portrait autre chose qu’une simple ressemblance.


Ce portrait occupe aussi une place singulière dans l’œuvre de Klimt parce qu’il ne s’agit pas du type d’image qui a fixé sa renommée internationale. L’histoire de l’art a surtout retenu ses femmes, ses figures allégoriques, ses couples enlacés et sa période dorée. Pourtant, ce tableau révèle un autre Klimt : un peintre attentif au réel, capable d’un regard analytique sur une personne précise, et déjà sensible à la puissance expressive des matières, des couleurs et des rythmes visuels. En cela, l’œuvre fait le lien entre le portrait bourgeois, encore hérité du XIXe siècle, et la modernité décorative du XXe siècle.


Dans l’histoire de l’art, cette peinture est aujourd’hui lue à plusieurs niveaux. Elle a d’abord une valeur artistique, en tant que portrait de Klimt daté de 1897, donc relativement précoce et moins connu que ses chefs-d’œuvre ultérieurs. Elle a ensuite une valeur historique, car elle documente les relations entre art européen, représentation des peuples africains et contexte colonial de la fin du XIXe siècle. Enfin, elle a une valeur critique, car elle oblige à réfléchir à la manière dont l’histoire de l’art a longtemps ignoré ou minimisé la violence symbolique des dispositifs ethnographiques.


Des chercheurs et commentateurs soulignent que l’œuvre marque aussi un tournant dans la manière dont un artiste européen représente un homme africain : non plus comme simple figure décorative ou type exotique, mais comme sujet individualisé, doté d’une présence forte. Cette lecture ne doit pas effacer le contexte de domination, mais elle explique pourquoi l’œuvre suscite autant d’intérêt aujourd’hui. Elle se situe à la croisée de plusieurs histoires : celle du symbolisme autrichien, celle de la Sécession viennoise, celle des expositions coloniales et celle des débats contemporains sur la restitution et la circulation des œuvres.


La redécouverte récente du tableau a renforcé son importance. Longtemps considéré comme perdu, il est revenu dans le débat public à une époque où l’histoire de l’art est de plus en plus attentive aux questions de provenance, de mémoire coloniale et d’éthique muséale. Le portrait n’est donc pas seulement une œuvre à admirer ; c’est aussi un objet de réflexion sur les conditions de production des images et sur la manière dont elles continuent de parler au présent.


Le Portrait de William Nii Nortey Dowuona est une œuvre fascinante parce qu’elle concentre en une seule image plusieurs tensions majeures de la modernité artistique : entre naturalisme et décor, entre admiration et exotisation, entre portrait individuel et contexte colonial. Peint par un Klimt encore en transition, il annonce certaines évolutions formelles de son art tout en révélant un chapitre moins connu mais essentiel de sa production. Dans l’histoire de l’art, sa place est donc double : il appartient à l’itinéraire d’un grand peintre de la modernité, et il constitue aussi un témoignage critique sur l’Europe de 1897, ses regards, ses hiérarchies et ses aveuglements.


Cette œuvre est aujourd’hui conservé au Musée national d’histoire et d’art du Luxembourg.


Philippe Caunois -  Mai 2026 - AVHEC


Pour aller plus loin, vous pouvez lire :


Sur ARTE, vous pouvez voir le documentaire « Gustav Klimt et l’énigme du prince ghanéen »


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