Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
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Mise à jour mars 2026
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La prise de pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeyni :
En février 1979, l’ayatollah Rouhollah Khomeyni arrive au pouvoir en Iran à la faveur d’une révolution qui renverse le régime du shah Mohammad Reza Pahlavi et met fin à plus de deux millénaires de monarchie en Perse. Cette prise de pouvoir est l’aboutissement d’une longue crise politique, sociale et religieuse, où se mêlent modernisation autoritaire, frustrations économiques et montée en puissance d’un islam politique chiite organisé autour de la figure charismatique de Khomeyni. Elle marque un tournant majeur pour l’Iran, mais aussi pour l’équilibre du Moyen-Orient, en inaugurant un régime de République islamique fondé sur la souveraineté du clergé chiite et l’hostilité au « camp occidental ».
Le contexte de cette révolution s’enracine dans la politique de modernisation menée par le shah depuis les années 1960. À partir de 1962, puis avec la « Révolution blanche » de 1963, le régime lance des réformes agraires, un vaste programme d’industrialisation, de scolarisation et de promotion des droits des femmes, financé par la rente pétrolière croissante. Ces transformations accélèrent l’exode rural, gonflent des villes mal préparées à les accueillir et creusent les inégalités entre une élite urbaine occidentalisée et des classes populaires précarisées. Le pouvoir du shah devient de plus en plus personnel : en 1975, il abolit le multipartisme et crée le parti unique Rastakhiz, appuyé par une police politique omniprésente, la Savak, qui traque et réprime toute pposition et étouffe la vie politique.
Cette modernisation autoritaire provoque le mécontentement de plusieurs forces sociales. Les nationalistes libéraux n’ont pas pardonné le renversement de Mossadegh en 1953, les étudiants et la classe ouvrière dénoncent la corruption, l’inflation et le chômage, tandis qu’une partie du clergé chiite s’inquiète de la laïcisation et de la dépendance du pays à l’égard des États-Unis. L’ayatollah Khomeyni, déjà opposant au shah dans les années 1960, se pose comme le porte-parole d’un islam politique intransigeant, condamnant la monarchie comme illégitime et dénonçant l’influence américaine comme une « domination étrangère » sur les musulmans. Exilé successivement en Irak, puis en France, il parvient, grâce aux réseaux religieux, aux cassettes de ses sermons et à l’organisation des mosquées et des bazars, à fédérer une opposition très diverse autour d’un mot d’ordre simple : renverser le shah et instaurer un État islamique.
À partir de 1977-1978, la crise s’accélère. La conjoncture économique se détériore après le choc pétrolier de 1973, l’inflation et le chômage s’aggravent et les mesures d’austérité renforcent la colère sociale. Des manifestations de plus en plus massives éclatent dans plusieurs villes, rassemblant étudiants, ouvriers, commerçants du bazar, religieux, et même certains membres de la bourgeoisie modernisée. La répression sanglante d’événements comme l’incendie du cinéma Rex à Abadan ou le « Vendredi noir » de septembre 1978 à Téhéran, où des centaines de manifestants sont tués, achève de discréditer le régime aux yeux d’une large partie de la population. Grèves générales, fermeture des bazars et paralysie du secteur pétrolier s’enchaînent, tandis que l’armée, pilier du pouvoir, se fragilise.
Le 16 janvier 1979, le shah quitte l’Iran, officiellement « en vacances », mais en réalité en exil. Le 1er février, Khomeyni rentre triomphalement à Téhéran à bord d’un avion affrété par Air France, accueilli par une foule immense. Il dénonce publiquement l’illégitimité de la monarchie, la corruption du régime et l’alliance avec l’Occident, et annonce la formation d’un gouvernement révolutionnaire dirigé par Mehdi Bazargan. Dans les jours qui suivent, les forces révolutionnaires s’emparent de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. En quelques semaines, la monarchie s’effondre et la République islamique d’Iran est proclamée, après un référendum organisé en mars 1979 qui pose la question de l’abolition de la monarchie au profit d’un « gouvernement islamique » défini par Khomeyni.
Les premiers mois du nouveau pouvoir sont marqués par une coexistence instable entre un gouvernement provisoire à dominante nationaliste-libérale, autour de Bazargan, et un pôle religieux structuré par Khomeyni et le Parti républicain islamique. Très vite, ce sont les religieux qui imposent leur mainmise sur l’État. Ils contrôlent les comités révolutionnaires, les tribunaux, les médias et les milices, notamment les Gardiens de la révolution (pasdaran), créés pour défendre le régime face aux ennemis intérieurs et extérieurs. D’importantes purges frappent l’armée, l’administration et les services de sécurité : des dizaines de hauts responsables de l’ancien régime sont exécutés après des procès expéditifs, les fonctionnaires jugés « non révolutionnaires » sont écartés et remplacés par des partisans du nouveau pouvoir. L’armée passe en un an d’environ 500.000 à moins de 300.000 hommes, ce qui affaiblit le pays pour les conflits à venir.
Sur le plan institutionnel, la prise de pouvoir de Khomeyni se traduit par l’adoption d’une nouvelle Constitution, approuvée par référendum fin 1979. Le texte proclame l’Iran « République islamique » et introduit le principe du velayat-e faqih, c’est-à-dire la « tutelle du juriste-théologien », qui confère à un guide suprême religieux le pouvoir ultime au-dessus des institutions élues. Khomeyni devient ce guide suprême, cumulant autorité spirituelle et pouvoir politique, capable de nommer les chefs de l’armée, de la justice, des médias publics et de valider ou d’invalider les décisions du Parlement. Cette architecture institutionnelle réduit l’espace du pluralisme politique : même si des élections ont lieu, elles se déroulent sous la surveillance des organes religieux qui filtrent les candidats et censurent les lois jugées contraires à l’islam.
Les conséquences intérieures de la prise de pouvoir sont profondes et durables. La révolution islamique impose une islamisation de la société : nouveau code vestimentaire pour les femmes avec l’obligation du voile dans l’espace public, réforme de l’enseignement et de la justice selon la charia chiite, restrictions sur les libertés culturelles, contrôle des médias, des universités et de la vie intellectuelle. Les partis laïques de gauche et de droite sont progressivement marginalisés, puis réprimés, tandis que les organisations marxistes et les militants communistes du Toudeh sont emprisonnés, exécutés ou poussés à l’exil. Les minorités religieuses et nationales, comme les Kurdes ou les Turkmènes, se heurtent à un pouvoir qui refuse les revendications autonomistes et mène parfois des opérations militaires pour écraser les rébellions en province.
À l’échelle de la politique étrangère, l’arrivée de Khomeyni bouleverse l’équilibre régional. L’occupation de l’ambassade des États-Unis à Téhéran en novembre 1979, et la prise en otage de diplomates américains pendant 444 jours, permet aux islamistes de se débarrasser des derniers éléments libéraux du gouvernement et d’affirmer une ligne ouvertement anti-américaine et anti-occidentale. La rupture avec Washington est consommée, les relations diplomatiques sont rompues et l’Iran se place dans une posture de défi vis-à-vis des puissances occidentales et de leurs alliés au Moyen-Orient. Cette radicalisation contribue à isoler le pays sur le plan diplomatique, tout en renforçant le discours révolutionnaire d’exportation de la révolution islamique vers d’autres pays musulmans.
La guerre Iran-Irak, déclenchée en 1980 par l’attaque de l’Irak de Saddam Hussein, constitue une autre conséquence majeure de cette recomposition du pouvoir. Bien qu’initiée par Bagdad, la guerre est exploitée par le régime de Khomeyni pour cimenter l’unité nationale autour de la défense de la patrie et de la révolution, justifier la militarisation de la société et éliminer les oppositions internes, notamment les partis de gauche et les islamo-marxistes. Le conflit dure huit ans, fait des centaines de milliers de morts et dévaste l’économie iranienne, les investissements civils étant sacrifiés au profit de l’effort de guerre. À la sortie de la guerre, le régime est exsangue, mais il a consolidé son emprise sur la société, s’appuyant sur les Gardiens de la révolution comme colonne vertébrale du pouvoir.
À plus long terme, la prise de pouvoir de Khomeyni laisse un double héritage. D’un côté, elle a mis fin à une monarchie perçue comme autocratique, dépendante de l’Occident et déconnectée de la majorité de la population, et a donné aux classes populaires et aux religieux un rôle central dans la vie politique. De l’autre, elle a instauré un régime théocratique où le pluralisme est limité, les libertés publiques encadrées et les oppositions régulièrement réprimées, au prix d’une forte tension constante entre aspirations démocratiques et logique de tutelle religieuse.
Quarante ans après, l’Iran reste marqué par cette révolution islamique : un État puissant, un clergé politisé, une jeunesse souvent contestataire et un pays pris entre volonté de changement et continuité d’un système conçu par Khomeyni pour durer au-delà de sa personne.
Philippe Caunois - Mars 2026 - AVHEC