Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
Musée : 31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne I Horaires : mercredi, samedi et dimanche après-midi de 14H00 à 17H00
Mise à jour août 2025 l 06 14 48 09 99 l musee-emile-jean@gmail.com
18ème Prix littéraire de Budé : une palme disputée.
Huit livres avaient été sélectionnés parmi l’actualité littéraire de l’automne 2024, portant sur des sujets apparemment assez variés pour permettre à tout lecteur d’y trouver intérêt.
C’est après les avoir sélectionnés selon leur thème que j’ai réalisé que les auteurs étaient essentiellement féminins, d’où fatalement l’importance des héroïnes féminines : LES FEMMES donc, premier grand thème de nos livres, qu’elles soient adultes ou adolescentes et dont la plupart sont en butte avec des hommes qui ne leur veulent pas que du bien : Hourris, Tata, Madelaine avant l’aube ou Les âmes féroces ; Nous sommes dans l’après METOO et l’on pouvait attendre davantage d’ouvrages sur l’avancée des femmes. En fait, peu de livres s’y attachent et notre sélection démontre au contraire qu’il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine et ce n’est pas la femme shérif du couple homosexuel des Âmes féroces qui suffira à me contredire, d’autant qu’elle n’apporte rien à l’intrigue : la femme de nos livres reste une victime du machisme…
Après les femmes, les ENFANTS, la FAMILLE, la PARENTALITE et LES SECRETS DE FAMILLE, sont au coeur des sujets, beaucoup d’enfants au destin malmené par les choix des adultes et dont l’avenir semble compromis par les TRAUMATISMES : Le courage des innocents, Les enfants du large, Les âmes féroces, sans oublier Madelaine l’enfant sauvage : les enfants que l’on a, ceux que l’on n’ a plus, ceux que l’on voudrait, des enfants grandis trop vite et n’importe comment qui mettent en cause la culpabilité des adultes.
Le troisième thème transversal, c’est celui de la GUERRE, remis au goût du jour sans doute par la guerre d’Ukraine, mais aussi le passé algérien réactualisé par l’emprisonnement de Boualem SANSAL, un thème plutôt traité par les écrivains hommes (Norek, Daoud), la guerre dans son horreur : Les guerriers de l’hiver, Hourris, Tata, des livres plaidoyers contre la guerre’ : Le courage des innocents, la guerre qui nous emmène hors de nos frontières, vers la Russie, l’Ukraine, la Finlande et pose les questions cette fois de nos culpabilités nationales. Au bruit des armes s’ajoute la guerre sociale de Madelaine avant l’aube, des Âmes féroces.
La MORT, en est le corollaire omniprésent, souvent en ouverture de lecture : Jour de ressac, les âmes féroces, Tata, à l’image des feuilletons télévisés, comme si pour hameçonner le lecteur, il fallait le placer dans une ambiance thriller, même si ensuite le centre d’intérêt se déplace : Jour de ressac. Partout, la technique de l’enquête, criminelle ou sociale, sert de support aux intrigues. Tout aussi omniprésente est la LA NATURE, décor incontournable des tragédies de la vie : la forêt de Madelaine, les espaces blancs et glacés des Guerriers de l’Hiver, l’eau qui coule dans les âmes féroces, dans Jour de ressac, à lui seul un hymne à la ville du Havre, qui anime les souvenirs de l’auteur, ou encore le gouffre mortel Des enfants du large.
On l’aura compris, l’ambiance générale est sombre, voire pessimiste : certes Tata ou Les guerriers de l’hiver évoquent la fraternité, dans le sport ou le combat (n’y a-t-il pas similitude ?) ou la naissance d’un Orphée, vainqueur de la mort ; c’est trop peu pour nous convaincre d’une espérance possible !
Romanesques, historiques, psychologiques, mémoriels ou imaginaires, qu’il s’agisse d’ouvrages à la construction savante ou à des sagas linéaires, ces livres sont un coup d’oeil sur nos hantises d’aujourd’hui .
Ce qui n’a guère échappé aux divers jurys nationaux qui en ont couronné la plupart, s’appuyant sur des intrigues prenantes et des styles soignés et personnels. Ils n’ont pas non plus manqué de séduire le jury de Budé, plutôt unanime dans ces commentaires, critiques ou élogieux. Seul, la construction du Courage des Innocents a suscité quelque divergence d’interprétation sur la juxtaposition de deux épisodes sans doute mal reliés entre eux.
Chaque livre a trouvé son public, a l’exception de HOURIS, trop «gore», trop long, trop allégorique (ce qui peut aussi être sa vertu) entaché sans doute de l’actuelle polémique juridique autour d’une éventuelle atteinte à la vie privée d’une femme dont Kamel Daoud se serait inspiré pour écrire son livre. Il s’agit pourtant là du Prix Goncourt 2024.
Pourquoi ce choix s’interroge notre jury BUDE ? faut-il être dans l’actualité pour être considéré comme un bon livre primable ? L’attribution des prix est-elle devenue plus politique que littéraire ? Mais n’est-ce pas l’un des rôles de la littérature de s’emparer de l’histoire nationale, d’y prendre part et parti ?
Un premier tour de scrutin donna à égalité, Madelaine avant l’aube et les Guerriers de l’hiver. Il fallut départager par un deuxième tour qui donna la palme à 12 voix contre 8, AUX GUERRIERS DE L’HIVER de NOREK, pour ses qualités d’écriture, de reconstitution historique d’un fait réel, mais méconnu, l’évocation saisissante de la nature, la finesse de ses personnages : un livre de guerre impitoyable mais porteur d’émotions fortes. Sans doute l’investissement de l’auteur dans son sujet (long séjour en Finlande pour s’imprégner du pays) a-t-il aussi joué, tout comme sa reconversion réussie d’auteur de polar en écrivain historique, j’allais écrire en écrivain tout court.
À nouveau et pour conclure, notre jury s’interrogea devant cette victoire masculine face à une sélection plutôt féminine : existe-t-il une littérature d’homme (la guerre en direct) et une littérature de femme, davantage tournée vers la psychologie, la construction et le rôle du couple et de la famille ? Est-ce nuire à l’égalité et au féminisme que d’en débattre ? Ou bien ne serait-ce là que le reflet de la place accordée à chacun jusqu’alors dans notre société encore en pleine révolution sociologique ? Nous aurons certainement l’occasion d’en reparler.
Danièle ABRAHAM-THISSE - Mai 2025