Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
Musée : 31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne I Horaires : mercredi et samedi après-midi de 14H00 à 17H00
Mise à jour avril 2026 l 06 14 48 09 99 l musee-emile-jean@gmail.com

Le transport de l’Obélisque de Louxor à Paris.
L’Obélisque de Louxor, aujourd’hui dressé au centre de la place de la Concorde à Paris, est le plus ancien monument de la capitale. Datant du règne de Ramsès II, au XIIIᵉ siècle avant notre ère, il faisait partie du décor monumental devant le temple d’Amon-Rê à Louxor, en Égypte. Son transfert en France, au XIXᵉ siècle, est un véritable exploit technique et humain, mêlant diplomatie, archéologie et ingénierie maritime.
En 1822, le linguiste et égyptologue français Jean-François Champollion réussit le déchiffrement des hiéroglyphes, ouvrant une nouvelle ère pour l’étude de l’Égypte ancienne. Il se rend ensuite en Égypte (1828-1829) et visite Louxor, où il recommande de faire transporter à Paris les deux obélisques situés devant le temple, car mieux conservés que ceux d’Alexandrie.
En 1829, le vice-roi égyptien Méhémet Ali décide d’offrir ces deux obélisques à la France, en signe de reconnaissance pour le travail de Champollion. Cependant, seuls les moyens pratiques et financiers permettant de déplacer l’un d’eux seront réunis, et seuls les travaux pour le premier obélisque seront menés à terme.
L’Obélisque de Louxor mesure près de 23 mètres de haut et pèse environ 230 tonnes : il s’agit d’un monolithe massif de syénite, très difficile à manœuvrer. À Louxor, un canal artificiel est creusé près du monument afin de pouvoir le tirer jusqu’au Nil, puis de le charger sur un bateau. L’opération nécessite des machines spéciales et des centaines d’ouvriers, ce qui retarde les premiers travaux jusque dans les années 1830.
En France, le contexte politique change : Charles X, à qui Méhémet Ali avait fait l’offre, est renversé en 1830 par la Révolution des Trois Glorieuses. L’obélisque, initialement pensé comme un symbole de la monarchie, devient alors un projet de Louis-Philippe, qui cherche à apaiser la mémoire sanglante de la place de la Concorde, naguère théâtre d’exécutions sous la Révolution. L’idée est de poser au centre de cet espace un monument « extrait » de l’histoire nationale, afin de laver la place de ses souvenirs politiques et de la transformer en emblème apaisé.
Le transport à travers la Méditerranée et l’Atlantique, puis la Seine, est une entreprise inédite. La Marine française reprend la maîtrise d’ouvrage et écarte plusieurs projets hasardeux, comme le transport sur de simples radeaux.
Un bateau spécialement conçu, baptisé le Louxor, est construit à Toulon. Il s’agit d’un voilier à fond plat, de 130 pieds de long, comportant plusieurs quilles pour mieux supporter le poids et la stabilité du monolithe. Ce navire est véritablement une machine de chantier flottante, conçu pour accueillir l’obélisque couché dans sa cale, protégé par des cales et des cordages.
Après être descendu le Nil jusqu’à Thèbes, puis navigué vers la mer, l’obélisque est chargé à bord du Louxor à Toulon en 1836. Le navire doit ensuite contourner la péninsule ibérique, le canal de Suez n’étant pas encore construit.
La traversée de la Méditerranée et de l’Atlantique dure plusieurs mois, dans des conditions parfois difficiles. Le bateau fait escale à Rhodes, Corfou et d’autres ports pour se ravitailler et se reposer. Le 25 octobre 1836, après un an de préparations et de navigation, le Louxor atteint enfin la capitale, amarré près du pont de la Concorde sur la Seine.
L’arrivée à Paris ne marque pas la fin de l’épreuve : il faut encore hisser l’obélisque de la berge jusqu’au centre de la place, puis le redresser sur son socle. Un piédestal de granit breton, haut de 9 mètres, est préparé sur la place pour le recevoir.
Une rampe de 120 mètres est construite pour permettre de tirer le monument jusqu’à sa position définitive, à l’aide de cabestans et de machines élévatrices. L’ingénieur Apollinaire Lebas dirige les opérations, s’appuyant sur des prouesses techniques proches de celles des anciens Égyptiens.
Le 25 octobre 1836, à midi, l’obélisque est enfin redressé place de la Concorde, devant une foule estimée à près de 200.000 personnes. La cérémonie rassemble la famille royale et une grande partie de la population parisienne, marquant la réussite d’un projet qui a duré près de sept ans, de la négociation du don à l’érection finale.
Le transport de l’Obélisque de Louxor à Paris est à la fois une aventure humaine, technique et symbolique. Il illustre la fascination française pour l’Égypte antique, stimulée par les découvertes de Champollion, et montre la capacité de l’ingénierie maritime du XIXᵉ siècle à relever des défis colossaux.
Sur le plan politique, l’obélisque efface progressivement la dimension révolutionnaire de la place de la Concorde pour en faire un lieu monumental et apaisé, où converge la mémoire de l’Égypte ancienne et de Paris moderne. Aujourd’hui, le monolithe continue de raconter cette histoire extraordinaire : de la rive du Nil, il a traversé la mer et le temps pour devenir l’un des symboles les plus reconnaissables de la capitale française.
Philippe Caunois - Mars 2026 - AVHEC
Pour aller plus loin, vous pouvez lire Le Grand Voyage de l'Obélisque de Robert Solé