Association Villiéraine Historique

et Culturelle Guillaume Budé

Musée : 31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne    I     Horaires : mercredi et samedi après-midi de 14H00 à 17H00

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Erasmus.


L’Abbé (Antrone) A et la savante (Magdalia) M :

A - Qu’est-ce que je vois ici de mobilier ?

M - Vous ne le trouvez pas de bon goût ?

A - Je ne sais pas; en tout cas, il ne convient pas à une fille ou à une dame,

M - Pourquoi pas ?

A - Parce que tout est rempli de livres !

M- Alors, vous qui êtes de si haute naissance, qui êtes en outre abbé et courtisan, vous n’avez jamais vu de livres dans les de-meures des grandes dames ?

A - Mais, c’étaient des livres français. Ici je ne vois que des grecs et des latins

M - Est-ce que donc seuls les livres en français enseignent la sagesse ?

A - Ce qui convient aux dames nobles, c’est d’avoir quelque chose à passer agréablement leur temps.

M- Mais est-il permis aux seules dames nobles d’être sages et passer agréablement leur temps ?

A - Vous reliez à tort être sage et vivre agréablement. Avoir de la sagesse n’est pas pour les femmes : vivre agréablement est propre aux dames nobles (…)  


Cet extrait, issu des « Colloques » est significatif de la considération que l’Église, par son représentant, avait pour les femmes. Les Colloques (Dialogues) datent de 1518 et qu’ils sont l’oeuvre d’ Erasme (1466 ou 1469 –1536), fils illégitime d’un prêtre qui l’inscrivit à l’école de Deventer une des plus renommées d’Europe. Il y étudia le latin authentique et le grec (une nouveauté) à côté de Tite-Live, Cicéron, Virgile, Lucrèce, Plaute et d’autres. En 1484, ses parents meurent de la peste et il fut placé dans un pensionnat des Frères de la Vie Commune à Bois-Le-Duc (s’-Hertogenbosch, dans le Brabant), puis dans un monastère à Steyn : une vie centrée sur la piété silencieuse et les devoirs de la vie monastique. Il est ordonné prêtre à 23 ans et quitta ces lieux austères pour ne plus y revenir. Il s’y ennuyait ferme. Commença pour lui une vie itinérante qui va le conduire à s’installer pour des durées variables dans une trentaine de villes d’Europe pour étudier, enseigner, travailler comme précepteur, écumer les bibliothèques, fuir les épidémies ou les troubles religieux, logeant ça et là, chez des amis.

On connait surtout de lui « L’Eloge de la folie » (1511). Qu’on ne se méprenne pas : un éloge est un genre littéraire, une déclamation, un discours fictif.

Dans cet ouvrage, Dame Folie prend la parole pour chanter ses propres éloges devant ses adeptes, c’est à dire les hommes. Style léger, un peu pédant, Erasme délivre de façon sarcastique des remarques sur la bêtise humaine en général et sur celle des diverses classes sociales, s’inspirant des textes classiques (Horace). Mais, Dame Folie ne va pas se limiter à cette sorte de stupidité et elle va s’attarder longuement sur la folie du christianisme, la folie de la croix, la folie de ceux qui –aux yeux du monde, cherchent Dieu et dans cette oeuvre, on trouve deux préoccupations d’Erasme : l’humanisme ou le culte des oeuvres classiques d’une part et la religion authentique et pure, d’autre part. Il dénoncera la folie de l’illusion, du mensonge, de la bêtise, de la crédulité et de l’outrecuidance avec lesquels les hommes jouent la « comédie de la vie ».

« …moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance, tous ces fous trouveront cependant d’autres fous qui les applaudiront. Ou encore : « La mort est la même pour tous, pour les mendiants et pour les rois ; mais après la mort, le jugement n’est pas le même pour tous, car pour personne il ne sera aussi sévère qu’envers les puissants de ce monde.»

On trouvera dans cet Eloge, des adages, des proverbes, concernant les problèmes importants de la société humaine, de la culture, de l’éducation. Ces Adages et ses Colloques vont le rendre célèbre en Europe, mais sera moins apprécié par La sainte Eglise romaine qui l’accuse « d’avoir pondu les oeufs que Luther allait couver » ( La Réforme et le protestantisme). En 1559, le pape Paul IV promulgue l’ index librorum prohibitum », les oeuvres d’Erasme seront censurées jusqu’en…1900 !


Mais, songeons à cette masse de documents grecs et latins qu’il a dû consulter, les recueils de vers, les pièces comiques, les traités de philosophie pour expliquer de façon drôle et enjouée les 4151 ( !) proverbes qu’il a traduits, comment ces « graines de sens » ont été charriées jusqu’à nous : demain on rase gratis, jeter de l’huile sur le feu, entre le marteau et l’enclume, tomber dans le panneau, souffler le chaud et le froid…

Il fustigera les bigots (Luther, après les 95 thèses afffichées à l’Église de Wittemberg en 1517), étrillera le culte des saints et autres pratiques liturgiques. Il privilégiera ce qui humanise l’homme, ce qui véhicule les valeurs de tolérance, de dignité, de liberté. Dans ses Colloques il fera un traité d’éducation morale et religieuse à usage des enfants, par exemple : apprendre à saluer, présenter ses voeux pour une fête, parler à une personne âgée, s’enquérir de la santé d’un proche. Même si ses conversations, ses propos sont parfois proches des « propos de bistrot », de saynettes, des sketches, il fait feu de tout lieu : un réfectoire d’auberge, un carreau de halle, un préau, une sacristie, une bibliothèque, un bordel, un banquet… Toutes les conversations y sont abordées, on doit apprendre par la joie d’apprendre et non par la contrainte des règles, user du calembour comme d’intuitions profondes. Il met en scène tout le monde, le philosophe, le valet, le marchand, le religieux, rien n’est aussi simple que ça en a l’air…Un de ses personnages dit : « Ayons le coeur gai, la mine joyeuse, le propos gracieux. ». Il aura beaucoup voyagé, en Angleterre (Londres, Canturbery, Oxford, Cambridge), en France, (Paris, Orléans), en Italie (Turin, Bologne, Venise et Rome), en Suisse (Bâle) ou enfin en Allemagne (Freibourg in Breisgau) où il mourra en 1536. Il aura enfin un habitat à lui, fort de son credo : « Là où je suis, là est ma patrie».

Plus importante encore, sera sa « Correspondance ». Il a conservé des traces des lettres échangées avec plus de 900 personnes en Europe, selon les médiévistes, beaucoup plus selon d’autres. Il aura croisé les plus illustres de son temps, érudits chrétiens et grands traducteurs des textes anciens et fondateurs pour la plu-part : Thomas More auteur de l’Utopie chez lequel à Londres, il va composer l’Éloge de Folie. Citons aussi Johannes Reuchling, qu’Erasme soutiendra dans son combat pour empêcher la confiscation et la destruction de livres hébraïques. Il publiera un livre « Les Bésicles » dans lequel, avec humour, il rédige cinquante deux objections , soit des réponses par avance aux critiques et anathèmes qu’il suscitera de la part de l‘université de Cologne en 1513 ou la Sorbonne ensuite et ce, malgré le soutien du pape Léon X en 1514.

Il entretiendra une grande correspondance avec Guillaume Budé, son grand ami qu’il respectait (il refusera aussi la direction du futur Collège de France créé par François 1er), avec Giovanni Pico della Mirandola, riche aristocrate très brillant esprit, bel homme, mais, mort à 31 ans, empoisonné (mauvais calcul que de toucher à la femme d’un Médicis), correspondance avec Martin Luther et après des amitiés, controverse, désaccords, puis, rupture.

Ces lettrés se rejoignaient tous sur la nécessité de pouvoir penser et écrire librement sur les problématiques de leur temps, sur la domination sans partage de l’église catholique. Depuis le XIIIème siècle, certains esprits puissants ont pu se frayer un chemin vers la liberté de penser, certes pas en dehors de l’idéologie dominante, mais à ses marges, dans le jeu, il est vrai très dangereux, entre la norme et la contestation ; ils représentaient la « devotio moderna » cette nouvelle sensibilité qui avait grandi dans le nord de l’Europe, à l’automne du Moyen Age, ce nouveau rapport de l’homme à l’homme, et surtout de l’homme à Dieu. Tous ceux que Montaigne, admiratif, désignera plus tard sous le terme d’ « humanistes », Pour ces théologiens, il ne s’agissait pas de jeter le doute sur la vérité et le la valeur du message de la Bible et des Évangiles, (toujours très présents dans le quotidien des Européens,) mais, au contraire, aider les chrétiens à approfondir et à purifier leur foi. Ces érudits étaient révoltés par les mêmes choses : la corruption du clergé, son goût du luxe et la dépravation de certains de ses membres, le commerce des indulgences, le formalisme étriqué de la scolastique représenté par la Sorbonne. La référence était la Bible et les textes latins, mal ou partiellement traduits et su-jets à mauvaises interprétations. L’humanisme va prôner un recentrage du monde autour de l’être humain. Érasme et ses semblables ouvraient un monde dans lequel s’engouffrerons Rabelais, Marot, et tous les autres.


Cette période initiait la naissance d’une vision du monde dissociant la pensée religieuse de la raison humaine, avec, non pas un évènement majeur, mais une multiplication de faits que furent, par les traductions la valeur des textes anciens, les découvertes de nouvelles terres et de nouveaux humains, la multiplicité des inventions, l’évolution de la pensée occidentale et la recomposition des savoirs et des arts, commencée en Italie au Quattrocento. Une évolution décisive des perceptions et des goûts, pendant que s’exacerbaient les rivalités entre souverains, dans le début d’une « danse des couronnes », qui préfigure l’émergence d’un nouvel ordre, celui de l’Europe moderne.

Joël Jamet


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