Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
31, rue Louis Lenoir 94350 Villiers-sur-Marne
Horaires : mercredi et samedi après-midi
de 14H00 à 17H00
Mise à jour novembre 2026
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Le fleuve dans la littérature
(Café lecture du 12 octobre 2026).

A l’époque où nous avons opté pour ce thème comme sujet de notre atelier-lecture, la vie s’écoulait comme un long fleuve tranquille, les canicules étaient rares et rapidement oubliées, car pensait-on exceptionnelles. 2026 nous prouva qu’on avait tort et personnellement ce thème a provoqué chez moi un réflexe pavlovien de lectures, des histoires d’eaux, bien sûr, des plongées dans la mémoire notre histoire ou celle d’autres cultures. Autant de livres qui nous faisaient penser à….
- On pensait au chant 9 de l’Odyssée d’Homère où Charon amenait les ombres sur les cinq fleuves des Enfers, le Styx, le fleuve de la Haine, l’Achéron, le fleuve du chagrin, le Cocyte et le Plégéthon, faits de larmes ou de flammes, le Léthé, le fleuve de l’oubli, toutes ces rivières mythologiques qui convergent vers un monde souterrain, vers le néant, comme nos fleuves qui perdent leur singularité, leur identité lorsqu’ils se jettent au-delà de leur embouchure dans l’océan. On a aussi à l’esprit la fuite en Egypte et les eaux du Nil qui s’ouvrent, laissant passer Moïse et les siens et bien d’autres évènements dans l’imaginaire collectif des sociétés.
- On pensait à cette vénération que nos ancêtres avaient (et on encore pour certains, en Inde pour le Gange, en Egypte pour le Nil, les rivières et fleuves pour des peuples d’Amérique du Sud (Amazone) ou en Afrique, considérés comme des entité divines, certes capables de nourrir , de relier, mais aussi, et c’est pour cela qu’il fallait les prier, les respecter, car ils pouvaient aussi amener, le désastre, par les crues et les inondations récurrentes. On pouvait tout simplement couler avec nos bateaux, s’y noyer. Pour s’approprier leurs vertus, il fallait effectuer des rituels, honorer leurs esprits.
- On pensait à ces fleuves nourriciers qui drainent nos plaines après les avoir façonnées patiemment, à leurs sinuosités qui ne doivent rien au hasard, et gare aux apprentis-sorciers qui voudraient les dévier – l’eau a de la mémoire ! -, à ces bassins versants, ces voies économiques empruntées par les mariniers, les passeurs et les bateliers partout dans le monde, ces artères que sont le Nil, le Tigre et l’Euphrate, le Gange, le Pô, le Rhin, le Rhône, le Danube, l’Amazone, le Congo, le Mississippi et tant d’autres. Ils sont des vecteurs de prospérité économique et culturelle, d’échanges en tous genres, économiques et silencieux, peu gourmands en énergie. Je pense à la trilogie, la « Rivière Espérance », autre nom de la Dordogne « la belle du Périgord », si bien décrite par Claude Signol, une saga sur la famille Donadieu, qui débute à Souillac en 1830.
- On pensait tout près de nous à Bry sur Marne, à la seigneurie de l‘eau en 1662, qui régentait la Marne entre le bac de Bry et l’île aux Loups à Nogent, comprenant la mainmise sur les berges, (moulins et ponts et leurs droits de rouage tarifé à l’extrême,) la batellerie et les marchandises taxées, la gestion de la pêche, et celle des « gords » (pièges à poissons). La gestion du bac attestée depuis 1362 permettait des revenus substantiels.
- On pensait à ces fleuves qui furent à la fois frontières (le Rhin, le Danube, le Dniepr, le Rubicon (un symbole), la Bidassoa, la Neva…et casus belli en cas de franchissement, mais aussi rapprochements, grâce aux ponts qui les relien ;
- On pensait aussi à tous ces découvreurs des sources, car il est inhérent à la nature humaine de trouver ou d’essayer de trouver l’origine des choses. La source fut un de ces enjeux : les sources du Nil firent l’objet d’un épisode célèbre, celui de Stanley, parti à le recherche de Livingstone lui—même part à la recherche des sources du Nil et dont on était sans nouvelles . Il finit par le retrouver par hasard et, l’abordant sans le connaître, en pleine jungle, lui aurait dit « Mr Livingstone, I presume ? ». L’humour british dans toute sa splendeur ! De plus, il y a souvent DES sources, car le fleuve ne naît souvent pas d’un seul filet d’eau, c’est la confluence de quelques-uns qui va lui donner une consistance, le transformer en ru, puis en petite et grande rivières. Et quel nom lui donne-t-on ? souvenons-nous d’une polémique oubliée, celle du nom de la Seine, à Montereau-Faut-Yonne, là où Yonne et Seine se rejoignent, c’est l’Yonne qui a le plus gros débit et logiquement …nous eussions dû avoir « Paris sur Yonne »…On pense, certes aux sources du Nil ou des « Nils », mais, aussi à la source du Danube : Donaueschingen ou Furtwangen ?
- On pensait à d’autres fleuves sur d’autres continents, qui accompagnèrent les « découvreurs », ces premières intrusions européennes, calamiteuses en termes de conséquences pour les autochtones. Patrick Deville et son fils ont entrepris la remontée de l’Amazone, pleine de légendes et de récits. Ils évoqueront Aguirre, Darwin, Humboldt, Bolivar, ces aventuriers ou savants à la recherche d’or et de fortune pour les premiers, de compréhension du monde et de recherche scientifique pour les seconds. On peut aussi évoquer ce livre passionnant d’Elif SHAFAK (romancière et conteuse turco-britannique) « Les fleuves du ciel », une traversée des siècles et des cultures de la Tamise au Tigre en Mésopotamie, dans ce qui fut appelé le croissant fertile, origine de nos civilisations. On y vit la naissance du premier conte : « L’épopée de Gilgamesh », une mystérieuse écriture cunéiforme sur des tablettes fragiles, il décrit une histoire ancestrale, dont la Bible s’inspirera des siècles plus tard, notamment dans l’épisode du déluge. Assurbanipal et les siens, ceux de Ninive, avaient compris bien des choses : « Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul vrai souverain c’est l’eau. »
- On pensait à tous ces gens qui ont écrit sur ces fleuves, de l’embouchure à la source ou l’inverse, recherchant l’âme du fleuve, source d’inspiration pour romanciers, poètes, géographes et historiens. Et il y a aussi une petite différence conceptuelle entre aller de l’embouchure à la source ou aller de la source à l’embouchure. Aller vers la naissance ou aller vers la mort ? Claudio Magris préféra partir de la source, Emmanuel Ruben fit l’inverse,
- dans son livre « Sur la route de la Loire ». C’est un passionnant récit de voyage, de St Nazaire aux Cévennes (1020 km), où il dit combien la Loire revit pour lui « dans le grand archipel mondial de la littérature ». Citons quelques lignes :
»les voilà, les vrais affluents de ma Loire ; à l’histoire littéraire, je préfère volontiers une géographie littéraire, qui ne classe pas les auteurs par leur appartenance à un siècle sur les rayons d’une bibliothèque morte, mais par les lieux de leur provenance et de leurs émerveillements-une bibliothèque vivante, qui continue de se dérouler sous nos yeux, de sorte qu’on peut lire la Loire à travers leurs œuvres, en pédalant sur ses rives et en revivant l’ émotion qu’ont fait naître en nous leurs plus belles pages. Chantée par les poètes et les romanciers, les troubadours et les chansonniers, la Loire est le fleuve le plus littéraire de France et peut-être du monde ».
Il aura cité Du Bellay, Proust, Balzac, George Sand, Villon, Rabelais, Jules Verne, Julien Gracq, Jean Rouaud, Alfred Jarry… sans oublier les peintres comme William Turner, Félix Valloton et les autres. Mais, Claudio Magris, quant à lui, descend le Danube, s’arrête partout, retrouve les traces de cette « Mitteleuropa » mythique, les Habsbourg, les conquêtes, les trahisons et les splendeurs de ces pays que l’on découvre en allant vers le delta et la mer Noire, croisant les Goths et les Tartares, traversant la Transsylvanie. Il convoque Canetti, Kafka, Haydn, Lukacs et tous ces gens qui ont chanté à leur manière ce Danube, LE fleuve, long de 2850 km et qui traverse huit pays européens. Le premier fleuve étant la Volga et long de 3690 km !
- On pensait que la situation serait, sinon immuable, du moins qu’il n’y avait aucun danger. On avait « domestiqué » les fleuves, régulé leurs débits, afin de contenir leurs ardeurs. On avait relativement gagné par rapport à la Loire et à ses nombreux affluents, dernier « fleuve sauvage » d’Europe et nous nous félicitions de la voir descendre vers la mer en jouant sa partition de fleuve tranquille qui déambule paresseusement dans les plaines, laissant passer les toues et les gabares, les futreaux à voile carrée, symbole ligérien des déplacements sur le fleuve, saluant au passage les châteaux et les bancs de sable. Si la Loire est aussi cool, dit-on, c’est aussi, parce qu’en amont, on a construit des barrages, des retenues d’eau, sensées nous protéger des crues, de la sécheresse, qui génèrent de l’électricité, des activités de loisirs, de l’argent, donc de la prospérité. Il y a quatre centrales nucléaires qui ont besoin de cette eau pour refroidir leurs réacteurs… Alors ? et si l’eau venait à manquer ?
- On ne pensait pas que nous serions confrontés en Europe à de tels phénomènes de sécheresse, de canicules et ce fut plutôt l’inverse, on minimisait, traitant les écolos de « fous furieux, incompétents et alarmistes ». A l’inverse, il y a quelques années, une saga américaine « Blackwater » de Michael McDowell se déroulait dans ses débuts sur fond de crue de la rivière « Perdido » qui reçoit dans la ville éponyme une autre rivière la « Blackwater ». Les deux premiers tomes « La crue » et « Le barrage » décrivent les efforts en 1919 de tous les citoyens de l’endroit pour juguler cette crise.
Mais cette fois-ci, chez nous, nous faisons face à quelque chose que nous ne connaissons pas, malgré les alertes des écologistes, conscients des conséquences catastrophiques potentielles, mais tellement prévisibles ! ignorées avec morgue et suffisance par les gouvernants de nos pays européens, même si ces canicules sévissent depuis longtemps en Afrique subsaharienne notamment (mais, l’Afrique, c’est loin !).
Si l‘eau se raréfie demain, si le Danube, le Rhin prennent des allures de Loire en été, si nos rivières et ruisseaux s’assèchent, comment allons-nous faire pour refroidir nos centrales, celles qui garantissent notre indépendance énergétique, pour nourrir nos populations ? Allons-nous tout bêtement manquer d’eau ? Et partant, allons-nous manquzer d’électricité ? Alors, quid de nos data center ? Vous savez, internet et le reste ? Alors, n’est-il pas temps d’écouter nos fleuves et nos rivières et ne pas écouter ceux qui prétendent nous gouverner ? Espérons que nous n’en serons pas réduits demain à (ré)écrire des textes nostalgiques, relatant le temps où il faisait bon vivre, attablés dans une guinguette au bord de l’eau, savourant une friture accompagnée d’un petit blanc, dont je vous aurais dit des nouvelles auparavant…
Références littéraires :
Nicolas Bouvier : « L’usage du monde »
Patrick Deville : « Amazonia » Seuil 2019
Yves Lacoste : Fondateur de la revue « Hérodote, Revue de géographie et de géopolitique « (mort en juin 2026) ; En 1976, chez Maspéro « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre »
Claudio Magris : « Danube » chez Gallimard –Folio en 1986
Vincent Roblin : Bry sur marne, histoire et patrimoine.
Emmanuel Ruben : »Sur la route de la Loire » Stock - 2019
Emmanuel Ruben : « Sur la route du Danube « Payot – Rivages 2019
Elif Shafak : « Les fleuves du Ciel » Flammarion 2025
Le Monde (28.07.2026) : Article (Dans les guinguettes de la Loire, le sens de la fête et de l’assiette).
Elisée Reclus : « Histoire d’un ruisseau » 1869 Il est souvent cité par les auteurs ci-dessus, il fut un géographe éminent, « créateur » de la géographie humaine, donnant une dimension à des bassins de vie, des bassins versants. Il fut aussi anarchiste, créateur de la revue « Le peuple ». Condamné à l’exil en Nouvelle-Calédonie, à l’instar de Louise Michel, sa peine fut commuée en bannissement de 10 ans et il se réfugia en Suisse.
Joël Jamet