Association Villiéraine Historique
et Culturelle Guillaume Budé
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« L’origine des expressions que nous employons toujours »
« Dormir sur ses deux oreilles » :
L’expression « dormir sur ses deux oreilles » est aujourd’hui employée pour dire qu’une personne peut dormir tranquillement, sans inquiétude, l’esprit en paix. Elle évoque un état de confiance totale, lorsque plus rien ne vient troubler le repos. Pourtant, son origine exacte reste discutée, et c’est ce qui fait tout son intérêt. Derrière cette formule imagée se cache une petite énigme de l’histoire de la langue française.
Cette expression aurait plusieurs origines possibles. Elle viendrait de l’ancienne pratique de dormir d’un côté puis de l’autre pour protéger ses oreilles du froid ou des insectes. Si quelqu’un pouvait dormir sans avoir besoin de protéger ses oreilles, cela signifiait qu’il était en sécurité et pouvait donc se reposer profondément
Une attestation connue remonterait à 1832, dans une lettre de Prosper Mérimée adressée à Stendhal. L’écrivain y écrit, en substance, qu’il peut « dormir sur les deux oreilles ». Cette formulation est importante, car elle montre que l’expression circulait déjà au début du XIXe siècle. Plus tard, elle s’est fixée dans la forme que nous connaissons aujourd’hui, avec l’adjectif possessif « ses », devenu courant dans l’usage populaire. Cette évolution est classique : une expression naît dans un certain contexte, puis se transforme légèrement au fil du temps, jusqu’à se stabiliser dans la langue commune.
Mais pourquoi parler de « deux oreilles » ? Sur le plan concret, l’image est étrange, voire impossible : on ne dort évidemment pas littéralement sur ses deux oreilles. C’est donc une expression figurée. Plusieurs explications ont été proposées. La plus simple y voit une métaphore du repos parfait : quand on dort « sur ses deux oreilles », on n’a plus à tendre l’oreille, plus besoin de guetter un bruit, une menace ou une mauvaise nouvelle. Le sommeil devient alors le signe d’une sécurité complète. L’idée est parlante, car le sommeil est un moment de vulnérabilité ; dormir paisiblement suppose qu’on se sent protégé.
Une autre hypothèse, plus savante, fait remonter l’expression à des tournures antiques. On a parfois rapproché notre formule de proverbes latins évoquant le fait de pouvoir dormir sans crainte, quelle que soit l’oreille sur laquelle on se couche. Dans cette perspective, le français aurait hérité d’une idée ancienne, puis l’aurait remodelée dans une image plus concrète et plus frappante. D’autres auteurs pensent encore que l’expression s’est construite en opposition à « ne dormir que d’un œil », qui désigne quelqu’un restant sur ses gardes. Le contraste serait alors très efficace : d’un côté, l’attention inquiète ; de l’autre, le repos absolu.
Quoi qu’il en soit, l’expression a traversé le temps parce qu’elle est à la fois drôle, expressive et immédiatement compréhensible. Elle appartient à ces formules qui disent beaucoup avec peu de mots. En quelques syllabes, elle associe le sommeil, la confiance et l’absence de souci. C’est sans doute pour cela qu’elle est restée si vivante dans le français courant.
Au fond, « dormir sur ses deux oreilles » est une belle image du réconfort : elle ne décrit pas seulement le sommeil, mais surtout la tranquillité intérieure. Et c’est peut-être là le secret de sa longévité : elle nous rappelle qu’il existe des nuits où l’on peut enfin se reposer sans crainte, le cœur léger et l’esprit libre.
Philippe Caunois - Mai 2026
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