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L’origine des expressions

que nous employons toujours.

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« Avoir maille à partir » :


L’expression « avoir maille à partir » signifie aujourd’hui être en conflit avec quelqu’un, avoir un différend ou des ennuis avec une personne ou une institution, par exemple « avoir maille à partir avec la justice ». Elle ne renvoie donc ni au tricot ni à la laine, mais à un très ancien vocabulaire monétaire qui a progressivement glissé vers le sens figuré de dispute et de querelle.


À l’origine, la maille est une très petite pièce de monnaie médiévale, en cuivre ou bronze, valant un demi-denier, soit l’une des valeurs les plus infimes du système monétaire des premiers Capétiens. Le mot viendrait d’un bas latin lié à l’idée de « moitié », ce qui souligne son statut de fraction minuscule dans la hiérarchie des monnaies. Cette maille désigne d’abord concrètement la menue monnaie, avant de devenir, par extension, un symbole de ce qui ne vaut presque rien, comme le montrent d’anciennes locutions du type « cela ne vaut pas une maille ».


La forme première de l’expression n’est d’ailleurs pas « avoir maille à partir », mais « avoir maille à départir », où le verbe « départir » a le sens ancien de « partager, répartir ». Avoir « maille à départir », c’est littéralement avoir une toute petite pièce à partager, une somme dérisoire à diviser entre plusieurs personnes. Or, partager une valeur aussi faible est pratiquement impossible en pratique, ce qui rend la répartition injuste ou absurde et constitue un terrain idéal pour les contestations.


De cette situation concrète naît l’idée de conflit : se chamailler pour une maigre pièce, se disputer pour une broutille, c’est déjà, en germe, « avoir maille à départir » avec quelqu’un. Le lien entre petite monnaie et querelle est renforcé par un jeu de mots que certains lexicographes relèvent : on appelait aussi « parti » une monnaie équivalente à une demi-maille, de sorte que « maille » et « parti » cohabitent dans le même champ lexical de la division et du partage. L’expression garde ainsi en mémoire des disputes à propos de sommes infimes, emblématiques de querelles mesquines qui dégénèrent.


Au fil du temps, le français abandonne le verbe « départir » dans ce sens de « partager » et lui substitue « partir », issu du même noyau sémantique (« faire des parts », « diviser »). La locution se simplifie donc naturellement en « avoir maille à partir », forme déjà attestée au XVIIe siècle et reprise par les écrivains classiques, qui l’emploient pour décrire des conflits persistants. À cette époque, le sens concret de la maille comme petite pièce de monnaie existe encore, mais la force de l’expression glisse de plus en plus vers l’image d’un désaccord, d’une opposition difficile à résoudre.


À partir de là, le lien avec la réalité monétaire s’efface peu à peu, tandis que l’expression survit au sens figuré. Les générations suivantes continuent de dire « avoir maille à partir » sans plus savoir ce qu’est une maille, ni que « partir » signifiait autrefois « partager », ce qui ouvre la porte à des contresens modernes (on pourrait croire qu’il s’agit de « partir avec l’argent »). Paradoxalement, c’est la stabilité de l’usage idiomatique qui a permis à l’expression de se maintenir jusqu’à aujourd’hui, malgré l’obsolescence complète de la réalité monétaire qu’elle évoquait au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime.


Philippe Caunois - Février 2026


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